Chapitre 1

Partir

Partir de chez soi pour découvrir le monde ! Un rêve qui m’a souvent traversé l’esprit au court de ces dernières années. L’envie de découverte, d’apprendre des autres, de connaître de nouveaux pays et de nouvelles cultures est encrée au plus profond de moi. Se découvrir soi-même aussi…

En fait, j’ai toujours voulu voyager. Je rêvai de grands espaces et de liberté, la tête plongée dans les magazines de voyage. Je rêvai de me coucher chaque jour sous un ciel différent, de goûter toutes les cuisines du monde, et de connaître les Hommes, en prenant le temps. J’ai besoin de sentir le vent des traditions s’écraser sur moi, de respirer l’atmosphère, de la toucher presque. Mais j’ai aussi besoin de comprendre ce monde par moi-même, en l’observant de mes propres yeux, et non pas au travers des medias omnubilé par la course à l’audience des image choc. J’ai besoin de connaître cette terre sur laquelle nous vivons tous ensemble et où, pourtant, nous nous craignions, nous méfions et souvent se défions les un les autres dans des bains de sang. Est-ce vrai ce que l’on me raconte tous les jours au journal de vingt heures? Vivons nous dans un monde pourri jusqu’à l’os? La politique est-elle l’élément déterminant de notre siècle ? Comment vit-on aujourd’hui sur notre planète ? L’individu ne serait donc qu’un violent quidam assoiffé de sang et de reconnaissance ?

Voilà, j’ai envie de me faire ma propre idée des choses. Peut-être qu’elle sera biaisée par mon ignorance, mais elle sera mienne, et la bicyclette me paraît le moyen idéal. Suffisamment lent pour me permettre de m’imprégniez d’un pays et assez rapide pour voir milles et unes merveilles de notre monde.

Il est 9 heures du matin ce mercredi cinq mars 2008. Le vent souffle sur la vallée du Rhône à plus de 90km/h et je m’apprête à partir pour l’inconnu. Je dois bien l’avouer, quand je me lève ce matin, j’ai perdu la motivation. Je n’ai jamais vraiment voyagé. Et j’ai peur. Je me retranche derrière le vent violent du mistral qui souffle depuis deux jours pour retarder mon départ. Une chance que mon père soit là. Lui qui doit m’accompagner pour cette première journée prend les choses en main. Je m’élance en pleurant, laissant derrière moi un confort dont j’avais pourtant hâte d’enfouir au fond d’un sac.

Je viens de recevoir ma bicyclette quelques semaines auparavant et n’ai encore jamais pédalé avec mes sacoches flambant neuves achetée sur Internet. Les débuts sont hésitants. Le vent de dos, dans un premier temps, facilite le départ, puis le complique quand je tourne côté Rhône. J’aperçois en traversant le pont de  Montélimar un camion encastré dans la balustrade et les pompiers sur le pied de guerre. Je passe le vélo couché pour ne pas m’envoler aussi. Je rêve d’autres cieux que celui du fond du Rhône.

Je roule depuis quelques heures seulement sur les petites routes de la Drôme que la neige commence déjà à faire son apparition. Et voilà, le premier col qui approche. Me voilà bien. Mais comme par magie, tout s’arrange, le soleil revient et le moral aussi. Nous avons décidé, mon père et moi, de nous séparer au bas de la descente. Il attendra au café que ma mère vienne le chercher et je m’en irai au grand large.

Il est seize heure et je suis seul, seul face à moi-même. Je pédale de toutes mes forces contre le vent de face qui me brise en deux. Je dois m’éloigner au plus de ma maison, mettre la plus grande distance possible pour ne pas voir la tentation d’y revenir. Je plante ma tente dans le petit camping fermé de Remuzat, me fait la cuisine sur mon réchaud et m’endors comme un enfant. Quatre-vingt-seize kilomètre, ça use. Je me réveille à six heure le lendemain prêt à en découdre. L’aventure peut véritablement commencer.

Je file à toute allure sur ma bicyclette direction Italie. Gap et  Briançon où je fais étape le soir chez des amis ne sont que des tremplins vers la liberté, ma liberté. Et pourtant, la région des Hautes-Alpes mérite qu’on s’y attarde, les petites routes de montagnes passent dans des minuscules villages, où il fait bon vivre. Je m’arrête remplir mes bouteilles aux fontaines sur les place des villages où les habitants discutent et jouent au boules. Mais mon esprit est ailleurs, l’Italie m’attend.

Le col de Montgenèvre marque la frontière entre la France et l’Italie, dix kilomètres de hautes montagnes à gravir pour mon quatrième jour. Je décide de partir tôt, mais ma chaîne de vélo[1] fait des siennes et je la casse deux fois de suite alors que je pensais avoir acheté la meilleure.  Ça commence bien, me voilà déjà dans les réparations, mais rien n’entamera ma motivation, cette adrénaline que l’on ressent à l’approche d’une nouvelle frontière.

Je mets finalement moins de temps que prévu et une heure trente plus tard, j’arrive au sommet encouragé par la police française qui fait un contrôle de vitesse. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas fait d’excès pendant la montée. On m’a prévenu, les tunnels italiens sont redoutables, sombres et dangereux, alors je me renseigne à l’office du tourisme. Du côté français on m’envoie en Italie sans même un sourire, alors que du côté Italien on a fermé pour cause de pause sandwich. Me voilà bien. Je descends donc vers la ville de Cezana, au bas de la vallée. Je connais bien la ville, j’y avais passé quelques heures, avec mon père, à attendre un hypothétique bus qui devait nos ramener sur Briançon pendant les jeux olympiques. La journée avait été belle, nous avions assisté de la route à la victoire du Français —–, devant tous les cadors de la discipline après une course parfaite, puis au quinze kilomètre homme en ski de Fond. Le soir, j’assistais pour la première fois des tribunes à un événement olympique, le saut à ski sur le tremplin de 90metres. Je m’amusais à deviner la distance de chacun. Je n’étais pas venu pour encourager quelqu’un, mais pour découvrir l’ambiance des jeux, de ces sports dit mineurs qui prennent toute leur importance une fois tous les quatre ans durant les jeux olympiques. Je ressortais fasciné par le spectacle mais les organisateurs avaient mal fait les choses puisque les navettes s’arrêtait a  huit heures du soir et  les compétitions à neuf heures. 3 heures après et 3 bus, on arrivait enfin à notre voiture.

J’arrivais donc à Cezana avec des souvenirs plein la tête et comme je ne savais pas bien quelle direction prendre, la route de montagne ou la nationale directe pour Turin, je décidai de m’arrêter et de profiter de l’après-midi. Je déambule au milieu des rues entièrement pavées en léger arc de cercle pour laisser s’écouler l’eau, des magasins de souvenir ou de produits locaux. Une petite ville traditionnelle des alpes italiennes faites de maisons basses aux poutres apparentes, de couleurs foncées et des montagnes aux alentours.

Le contraste avec la vallée du Suza qui m’emmène à Turin est foudroyant. J’ai en effet pris la décision de couper, ce qui me fait gagner un ou deux jours. La route nationale descend au milieu d’une des vallées les plus moroses qu’il m’a été donné de voir. Les architectes ont tracé des grands ponts au milieu de deux versants pour créer une voie rapide Turin- Cezana. La route nationale passe à flanc de falaise décrépit et donne sur l’autoroute. On dirait qu’on a coupé la montagne uniquement pour faire circuler des voitures jusqu’à Turin . Même les petits villages que je traverse a la fin la descente ne me donne pas envie. J’y achète juste de quoi manger et file à toute vitesse de cette vallée morte.

Nous sommes le dimanche, le jour des cyclistes et cinquante kilomètres avant Turin, je commence à apercevoir des groupes entiers de cycliste sur leurs vélos de compétition qui doivent sûrement coûter bien plus cher que le mien. Ils me saluent d’un « ciao » et moi de leur répondre « ciao » avec mon plus bel accent. Oui, le discours est poussé. Après une dernière ligne droite de vingt kilomètres sur le cours français, « corso Francia », qui relie la ville de Rivoli à Turin, j’arrive enfin dans la première grande ville du parcours. C’est symbolique, mais cela montre une progression, un point de repère pour moi, ma famille et ceux qui me suivent.

Je ne suis pas excité plus que ça par l’Italie. L’axe Turin – Venise fait partie d’une des régions les plus industrialisés d’Italie, la plus riche aussi. Et pourtant, j’ai du mal à y croire. Je croise sur la route des dizaines de centres commerciaux, des supermarchés ou des magasins spécialisés. J’ai du mal à communiquer, les habitants sont méfiants et m’ignorent presque. De quoi ont-ils peur ? Je pédale sans demander mon reste.

Pourtant, comme partout, il y a toujours quelqu’un pour sauver la journée. Après une journée de plus de cent soixante kilomètres, ne voyant que des champs privés, je décide de demander à un agriculteur du village de Guazzora, le droit de monter ma tente sur son champ. Guidé par les lumières, je m’engouffre au loin et sonne à la porte de la ferme. Une femme m’ouvre.

- Je suis français, je voyage à vélo et je voudrais savoir si je pouvais planter ma tente dans votre champ ?

Elle me dit de patienter et un grand gaillard arrive. Il s’appelle Claudio, ou « El sportivo ».

- « Bien sûr, pas de problème », me répond-il, « mais un peu plus loin car ici, le chien va aboyer toute la nuit. Et si tu as besoin de quelque chose, n’hésite surtout pas à venir demander. »

Le matin, il m’invite à prendre le petit-déjeuner à la maison. Ils me régalent de gâteaux italiens mais surtout de la spécialité locale, un alcool de chocolat qui me mettrait à genoux en moins d’une heure.  Mais avant que je parte, il tient à me montrer son trésor. Sa cave à saucisson et à vin. Des dizaines de saucissons sont pendus au plafond pour sécher. Il est encore plus fier que moi lorsque j’ai vu mon vélo pour la première fois. Je prends une photo de lui et de sa femme. Il m’en décroche deux pour la route et je leur fais mes adieux. Ces premiers signes de gentillesse me font chaud au cœur et donne du courage. Mais je suis déterminé à traverser l’Italie au plus vite et quitter ces routes remplies de camions et d’usines. J’ai envie de grand espace.

Mais je ne peux pas rater un arrêt à Venise, la ville qui attire toutes les attentions, celle dont tout le monde rêve, la ville de l’amour. Je passe à quelques kilomètres et je dois m’y arrêter. Il y a deux option pour y rentrer, soit prendre l’immense pont à partir de la ville de Mestre, soit prendre un bateau de l’embarcadère de Fusina un peu plus au sud. Un grand soleil rayonne sur Venise cet après-midi et je m’avance avec ma monture vers le bateau. Mon compteur marque tout juste neuf cent quatre-vingts dix-neuf kilomètres. Mais les deux employés de la navette me refusent l’accès.

- Les vélos ne sont pas autorisés sur le bateau, et pas non plus sur l’île.

- Allez, j’ai pas fait 1000 kilomètres pour rien. Je viens de France en vélo pour venir visiter Venise. Please

Mais rien y fait et je commence à penser que je vais devoir faire le grand détour par Mestre pour ensuite prendre le pont sur la mer. La panacée ! Mais il y a un parking sur le coté. Je serais trop bête de ne pas tenter ma chance. Mateo, le responsable du parking, un jeune de 25 ans, me prend de cours. À peine ai-je demandé où je pouvais laisser mon vélo, qu’il me fait comprendre que je suis le bienvenu.

- La nuit aussi ? je demande. Il réfléchit 10 secondes… Et me répond,

- Il y a un box fermé, il est vide, tu peux mettre tes affaires dedans, il n’y aura pas de problème. On sera là quand tu reviendras. On ne bouge pas. Ne t’inquiète pas !

Je mets ma bicyclette et quelques sacoches dans le box, remercie tout le monde et monte dans le bateau direction Venise. Je ne paye même pas car  Mateo m’a offert un billet aller-retour gratuit. Je passe en une heure du chaud au froid puis au chaud de nouveau.

Je pose le pied dans un endroit presque surréaliste, hors–temps, fait de metro-bateau, de pontons pour traverser les canaux, des petites rues entièrement pavé et des pirogues. Les nombreux touristes prennent un café sur les terrasses extérieures. Je suis le flot de la marche le long des petites ruelles, prend du temps près du marché au poisson et part découvrir les endroits mythiques, Le pont des arts, la place — ou encore —. Le charme vénitien n’a pas usurpé sa popularité. Se promener au travers des petites ruelles, s’arrêter dans une échoppe de rue pour acheter un souvenir, ou se perdre au gré des envies se révèle une expérience visuelle et olfactive incroyable. Ces arômes, de gâteaux frais, de déjeuner aux restaurants, ou de petits produit vendus dans la rue se révèlent enivrantes. La saleté de l’eau vient cependant ternir le tableau, les canaux sont remplis d’ordure et de saleté qui rend mal à l’aise. Mais la nuit, les quartiers animés prennent une autre dimension, Le pont des arts et les ruelles aux alentours particulièrement. On s’arrête pour regarder les bateaux qui passe ou pour discuter puis on continue son chemin dans le marché. Je me perds dans mes pensées Les 1000 lumières qui éclaire les places fortes de Venise rendent cet endroit magique. Mais la masse des touristes m’abrutit, la saleté de l’eau aussi, je pars rapidement d’ici. C’est une ville pour amoureux et je suis venu seul.

Il me reste à peine deux cent kilomètres pour atteindre la frontière Slovène. Les routes se ressemblent, de grandes lignes droites avec des maisons sur le bord de route. Et des usines, toujours des usines. Ce soir, j’ai réussi à me trouver un toit pour la nuit. Je dos dans la grange de la famille Battiston. Il pleut de cordes et je suis déjà trempé jusqu’aux os. Ça fait plusieurs jours que je sonne à la porte des maisons pour leur demander si je peux dormir dans leur grange. La grande majorité refusent de me parler, d’autres m’envoient même leur chien. Je dîne avec Dario, sa femme et son fils. Ils cuisinent des pâtes au thon et un peu de poulet. Je les sens gêné par ma présence même si, au fur et à mesure, comprenant ce que je fais, l’ambiance se détend. Je leur demande pourquoi tant d’Italiens sont peu aimables avec moi et refusent que je dorme sous un de leurs abris. La réponse est simple, j’aurai dû m’en douter.

-          Ils ont peu que tu leur voles du matériel !

Eux-mêmes sont méfiants. Il me demande s’ils peuvent dormir tranquille. Je les rassure en souriant. Mais qu’est ce que je pourrais donc bien leur voler avec mon vélo déjà chargé à bloc ? Un porc que j‘attacherais au-dessus de mon paquetage pour mon repas du soir ? le tracteur peut-être? Je me pose encore la question : pourquoi tant de méfiance. J’essaye de m’imaginer comment nous, Français, réagirions face à un inconnu dont on ne connaît rien. Ne serait-ce pas une caractéristique des pays riches qui ont déjà tout ?