Chapitre 5 : En terre musulmane

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En terre musulmane

Que vais-je trouver en Turquie, la terre qui se profile devant moi. Je dois le dire, j’ai toujours eu des préjugés envers les Turcs. C’est aussi pour cela que je suis parti, pour m’enlever ces pensées, pour me forger un avis par moi-même, confirmer ou infirmer mes sentiments, apprendre et grandir en étant moins stupide chaque jour.

Dans mon imaginaire, la Turquie est un peuple barbare. Dans l’histoire, les armées Turques sont célèbres pour leur cruauté. Ils conquirent une grande partie de l’Asie et Constantinople en fut sa capitale. Le sang coula sur l’empire durant plusieurs centenaires, la peur aussi. Dans mon imaginaire étriqué, les Turques sont toujours les mêmes. J’ai donc du souci à me faire. D’ailleurs, je redoute un peu cette frontière. J’ai l’impression de rentrer dans un grand monde inconnu. Sur la route déserte qui m’emmène au poste frontière, j’entends déjà le muezzin qui appelle les fidèles à la prière. Les pensées se succèdent rapidement dans ma tête. Il faut dire que le pays n’a pas bonne presse en France. Notre chère Europe voit d’un mauvais œil l’entrée du pays dans l’union européenne, Sarkozy en chef de file. Le Kurdistan au sud-est est encore sous fortes tensions indépendantistes et le gouvernement vient juste d’autoriser le port du voile à l’école dans ce pays considéré comme un des plus laïque depuis longtemps. J’ai aussi dans ma tete les images des fanatiques de football du Galatasaray ou du Besiktas d’Istanbul et de certaines émeutes lors de matchs internationaux. Je rentre aussi dans mon premier pays musulman sans rien connaître de sa culture. Je dois m’attendre à un choc.

Le premier choc, outre le fait que le douanier me demande de confirmer que Sarkozy est stupide et arrogant, sont les Kangals. Ces chiens sont des véritables monstres vivants. Dans une montée, je le vois au loin à plus de trois cents mètres. Il s’est mis à courir comme un chien enragé. Il est encore plus impressionnant que n’importe quel chien que j’ai aperçu dans ma vie. Il fait peur à se cacher sous une table. Mais pour l’instant il me prend en chasse. M’a-t-il confondu avec une chèvre qui aurait voulu s’enfuir du troupeau ? J’avais entendu parler de ces bêtes pour la première fois  dans le livre de Bernard Olivier « vers Samarcand », mais la réalité dépasse l‘imaginaire. Sa gueule fait sortir ses crocs. Il m’en veut, j’en suis sur maintenant. Il n’est plus qu’à cinq mètre de mon mollet. Je pédale de toutes mes forces dans la montée et lui montre mon quarante-six de pointure, ça n’as pas l’air de l’impressionner. Au bout de plusieurs secondes, qui paraissent interminables, il me laisse, épuisé par le rythme. Il a peut-être pensé que je ne représentais plus de danger pour le troupeau, et s’est arrêté. Le berger au loin ne bouge pas d’un poil. C’est moi qui devrais le mordre…

Istanbul montre le bout de son nez. J’ai hâte d’y être. Ça fait deux mois et un jour que je suis parti et quatre mille kilomètre au compteur et j’ai besoin de repos. Je commence à être fatigué, les conditions n’ont pas été faciles depuis le début. La neige m’a accueilli d’entrée, puis la pluie a repris le flambeau, laissant le beau temps en repos.

L’arrivée est infernale. Je longe depuis deux jours la cote sud par Tekirdag. À Silivni, la route nationale s’élargit et se densifie, c’est maintenant une sorte d’autoroute à huit voix remplie d’automobile, de motocyclette, de bus ou de camions. Les vélos ne s’y risquent guère. Je reste sur le coté et lutte pour ne pas finir comme une crêpe écrasé par un fou du volant. Il fait une chaleur épouvantable dans les pots d’échappement. Les grandes descentes où tout le monde fonce à toute allure succèdent aux longues montées où tout le monde se dépasse. On ne rentre pas dans une ville de quinze millions d’habitants et des centenaires d’histoire aussi facilement.

Istanbul n’est plus la capitale du pays depuis qu’Atatürk, en 1923, a voulu concentrer les pouvoirs au profit Ankara au centre du pays, une ville jeune et moderne, mais c’est encore la capitale historique et culturelle. Cette nuit, de mon balcon, toute la partie européenne s’illumine devant moi. Construites sur deux rives aux pentes abruptes, les maisons sont surélevées les unes par rapport aux autres. On peut s‘imaginer un grand bol où le pont de Galatasaray marquerait sa base et s’achèverait d’un côté de la rive sur la place Taxim et de l’autre vers la mosquée bleue.

Le lendemain, je pars visiter la ville à pied. Marcher me permet aussi de décompresser après autant d’heures passer sur le vélo. J’aime humer l’atmosphère, m’imprégner des senteurs, regarder la vie s’écouler.

La mosquée Aya Sofia, Sainte-Sophie en français est certainement le monument le plus connu de la ville et représente à elle seule le symbole de l’empire byzantin, de celui de Constantinople et de l’ere moderne. En entrant dedans, ce qui me frappe, ce n’est pas la grandeur de la construction, mais les mosaïques chrétiennes de l’abside. Certes, Aya Sofia a d’abord été une église, mais elle est ensuite devenu une mosquée. Comment dans ce monde actuel tant marqué par les rivalités entre les différentes religions, ces fresques ont pu rester en place ? Si on en revenait au temps des conquêtes aujourd’hui, une église qui s’accaparerait une mosquée, où inversement, laisserait t-elle les signes distinctifs de son rival  dans sa nouvelle maison ? Ce  que je lis, ce que je vois et toute cette violence religieuse me fait penser que non. Comment a t-on pu en arriver là, alors qu’il y a des siècles, ça ne posait pas de problème même pour des peuples de conquérants ? On aurait pu les rayer, mais non, ces mosaïques sont toujours là.

La « mosquée bleue » en venue concurrencer cette dernière. Au lieu d’être aigri par la beauté et la grandeur de la construction byzantine, les Ottomans ont cherché à faire mieux et en 1606 ont commencé la construction de sa rivale juste en face. Bien qu’elle soit moins haute qu’Aya Sofia, Sultanahmet Camii resplendit, englobée par ses six minarets. Ses dômes, en pierre, sont empilés les uns sur les autres et rappellent la Mosquée de Soliman le magnifique construit en l’an 1400. Sa cour et son jardin est un lieu de repos de repos et de discussion privilégié.

C’est la première fois de ma vie que je prends vraiment le temps d’observer un pays musulman, que j’y suis tout simplement. Je me suis documenté avant de partir. J’ai besoin de connaître les traditions d’un pays, son histoire. Sinon, comment essayer de comprendre l’actualité si l’on ne connaît même pas le chemin qu’elle à traverser.  La religion, la politique et la culture fait partie intégrante du passé, du présent et de l’avenir.

La Turquie est de branche musulmane sunnite, comme la majorité des musulmans du monde, celle qui se reconnaît du premier calife, Abu Bakr, désigné par le prophète Mahomet, le père de tous les musulmans pour ses qualités. L’Iran que je dois traverser ensuite est de branche Chiite tout comme la majeure partie l’Irak, elle ne reconnaît que le troisième calife, Ali, cousin et gendre du prophète.

Le sud-est de la Turquie est kurde et Dyarbakir en est sa capitale. C’est aussi la ville emblématique du PKK, le parti des travailleurs Kurdes, armé de guérilla indépendantiste qui livre une guerre féroce contre l’armée turque. Aujourd’hui, elle se réfugie néanmoins dans les montagnes aux alentours, les villes et les axes routes étant relativement sécurisés pendant la journée, mais il ne se passe guère plusieurs mois sans qu’on apprenne une mauvaise nouvelle dans le secteur.

Mes vagabondages dans les rues d’Istanbul mènent joie et déception. Je me réjouissais tellement de visiter le grand bazar, que lorsque je suis tombé sur ce grand marché à touriste, je me suis presque enfui. On vous aborde de toute part « mon ami, comment ça va ? Regarde, juste regarde, n’achète pas, regarde juste» et ca dans toutes les langues. Ce grand marché de la route de la soie, ce point de départ et de rencontre en les marchant du monde n’est plus. Le tourisme est passé par là. Rien de très surprenant. Je prefere suivre les stambouliotes  faire leur marché dans les rues adjacentes. Les magasins de textiles rivalisent entre eux. Un peu plus loin, les grossistes font leurs affaires à l’abri des touristes. Les marchands de fruits avec leurs chariots à roulettes se créent un chemin dans les rues. À midi, je commence un régime de Kebab, mais ici, ils pèsent les ingrédients au poids, curieuse tradition…

Sur la rive nord européenne, la rue Istiklal mène à la place Taksim, centre névralgique de la ville. Sur les cotés, les petites rues sont étroites construites en labyrinthe, regorgent de cafés, bars et de restaurant où les habitants sirotent leur thé à l’extérieur. Les Turques en boivent des quantités, dans de petits verre en forme tulipe.

Mais Istanbul est aussi le royaume de la gastronomie. Je découvre les beignets Turques, les  Simit, ces petits beignets de pain arrondi aux graines de sésame, ou l’atchmas, qui a plus le gout de brioche. En plat principal, l’iskander Kebab, le plat le plus connu du Nord-ouest de la Turquie, c’est une sorte de Donner Kebab préparé dans une assiette à partir viande d’agneau grillé très fin badigeonné de sauce-tomate posé sur des morceaux de pain turc, recouvert de beurre fondu et de yogourt. Je mange aussi les fameuses pâtisseries, les baklavas. On les aperçoit depuis les vitrines des magasins. Les lumières éclairent le sucre de chaque part qui dégouline de la pyramide créée par les vendeurs. En manger deux ou trois est déjà trop et je frise l’indigestion. Je n’ai jamais rien avalé d’aussi gras et sucré. Mais c’est diablement utile en cas de fringale sur un vélo, quand il n’y a plus d’essence dans le moteur… Les pide sont aussi à mon programme, ce sont des sortes de pizza ovales. Le restaurant où je me suis arrêté prépare des crêpes fourrées à la viande, fromage, pommes de terre ou légume. C’est rempli de locaux.

Je reste une semaine à Istanbul, je ne me lasse pas de marcher dans ces petites ruelles, boires des thés où écouter le muezzin chanter a tue-tête. Parfois deux muezzin se répondent. La nuit, accompagnée par les lumières de la ville, c’est un spectacle fascinant. Mais en prêtant l’oreille, j’ai bien l’impression que certaines mosquées ont remplacé le Muezzin par une simple cassette audio.

Dans la ville, une mode semble être bien implanté. Les filles porte le foulard musulman d’une façon que je n’avais pas souvent vu. Elles les assortissent avec leurs vêtements. Et il y en a de toutes les couleurs, des roses, des blancs, des jaunes, avec des poids. Il faut faire attention à la couleur de ses sourcils aussi. Beaucoup sont très jolies, mais j’ai l’impression que c’est plus une mode qu’une pratique religieuse. Peut-être un mélange des deux… Et Chacune essaye d’être plus belle que l’autre avec son foulard.

Je suis allé à l’ambassade d’Iran pour demander mon visa, mais on m’a gentiment conseiller de retenter ma chance ailleurs. Je n’y comprends rien à ces histoires de visas. Cela semble changer avec l’humeur du jour des employés. Il est temps que je parte pour Ankara, la capitale où je retenterai ma chance.

Mardi 13 mai : Je passe pour le Bosphore en Bateau et me retrouve instantanément en Asie. La route pour quitter Istanbul n’est pas aussi difficile que celle pour y rentrer. Il suffit de suivre la cote par le sentier pour bicyclette. Contrairement, a ce que j’ai pu lire, je ne ressens aucune émotion particulière, c’est juste une étape importante dans ma progression vers l’est, comme un point de repère.

J’enchaîne les journées dans un bonheur approximatif. Les villes d’Izmit, ou d’Adapazari, m’apparaissent assez mornes. Je passe une journée avec Franco qui marche depuis le Portugal, il y a 7 mois. Il se rend a Jérusalem. C’et bientôt la fin du voyage pour lui, la dernière ligne droite vers la terre sainte.

Les Turques se cachent pour boire la bière nationale, l’Efes Pilsen que l’on met dans des sacs en plastique noir pour passer inaperçu dans la rue. Je passe les montagnes de Mudurnu sans retrouver cette hospitalité de mon début de voyage. Le paysage est magnifique, mais je m’ennuie. On me parle, certes, mais peu. Je passe un peu inaperçu sur ces routes pourtant peu fréquentées. Il n’y a pas cette envie d’aller vers l’autre. Peut-être cela vient de moi, craintif avant d’entrer en terre Turque. Je ne donne certainement pas assez, ne fais pas les bonnes choses pour rencontrer les gens. Je fais mes kilomètres, cent par jour en moyennes, puis me repose et repars les lendemains. Cependant, j’ai presque toujours de la compagnie, mes nouveaux ennemis les Kangals, ces chiens de bergers turques. Ils m’ont attaqué à huit, il y a quelques jours, ils m’encerclaient. Leurs grosses mâchoires vous glace le sang. Je commence à avoir la technique pour ne pas les énerver, mais je me dois d’être toujours sur mes gardes. Quand je les aperçois en avance, j’avance à un rythme faible entre dix et quinze kilomètre heure sans jamais bouger la tête, sans faire de geste brusque. Quand ils me surprennent, l’adrénaline monte rapidement mais il s’agit de rester calme. Au lieu d’accélérer, il faut s’arrêter. Ce stratagème apparaît vraiment sucidaire la première fois quand quatre ou cinq molosse vous fonce dessus mais c’est le meilleur moyen de les faire s’arrêter. Les kangals se positionnent à trois ou quatre mètres de moi et me reniflent. Sentant que je ne suis probablement pas comestible et encore moins la chèvre qui voulait s’enfuir, ils me laissent déguerpir après quelques instants. Quand l’opération se répète plusieurs fois par jours, on commence a s’habituer.

Ankara me voici ! Il y a deux façon de voir cette capitale. La première, c’est de considérer que c’est une ville sans cultures traditionnelles musulmanes, sans véritable histoire, sans cachet. La deuxième se comprend par l’histoire. Ankara a été choisie par Mustafa Kemal Ataturk comme le centre de la lutte nationale, puis elle devint la capitale du pays en 1923 lors de sa victoire aux élections nationales.  C’est une ville nouvelle où se développe un islam moderne, plus ouvert, plus libéré, porté sur la jeunesse et les étudiants, moins figés sur les traditions souvent mal perçus en occident.

Certes Ankara n’a pas le charme de sa rivale Istanbul, mais elle a sa propre identité. C’est une ville d’entreprise, d’ambassade, d’hôpitaux, d’université. Je me croirai revenu en Europe. Les hommes et les femmes travaillent quasiment dans les mêmes tenues qu’en France. Le jean est le bout de tissu élémentaire mais les Robes jaunes moulantes, short, débardeur, chemise à fleur, talons aiguille, costume cravate se côtoient pour le plaisir des yeux.

Je remarque aussi une réelle différence de mentalité entre Istanbul et Ankara. Ici, le côté religieux n’est presque pas marqué. Il n’y a pas de mosquée tous les cent mètres. On n’entend pas le muezzin appeler les fidèles à la prière. Les jeunes boivent des bières au pub sans se cacher, s’habille à l’Européenne et les foulards sont presque invisibles. Aujourd’hui, nous sommes le 19 mai, fête de la jeunesse et des sports, elle commémore l’appel à la défense de l’unité nationale lancée par Atatürk en 1919. Ce discours marque symboliquement le début de l’insurrection du peuple. Pour l’occasion, toute la ville revêt ses habits de lumière. Des drapeaux Turques, de toutes les tailles, sur les voitures, dans la rue ou sur les façades des immeubles, la ville se colore en rouge.

Umay, qui m’héberge, est de religion islamique comme sa carte d’identité l’indique en grosse lettre « ISLAM », mais elle aussi ne se cache pas pour boire de la bière sans sur les terrasses des pubs. Elle ne porte pas le foulard. Tous ces amis font de même. D’ailleurs, la majorité des jeunes à Ankara semble iditenque, mois stricte sur la religion. Croyants mais pas extremiste. Ce n’est sûrement pas la représentation que l’on se fait d’une ville musulmane mais je me sens vraiment bien ici. J’ai l’impression de voir un islam moderne.

Après quatre jours à arpenter les rues, les jardins, les pubs et l’ambassade Iranienne, je prend la direction du Kurdistan. Je vais de ville en ville sans véritable rencontre. Je suis la route nationale, l’unique route qui semble mener à ma destination. À partir d’aujourd’hui, Jeudi 22 mai, je décide de me lever plus tôt le matin. Je me lève a 5 heures et commence a pédaler a 6 heures. Il fait trop chaud pour être dehors entre une et cinq heure de l’après-midi et je ne suis pas encore habitué. Il Faut que je fasse mes kilomètres le matin.

Sur mon chemin, la Capadoce me laisse un goût amer. Ce ne sont même plus des villages où les Turques vivent, mais un repère de refuges à touristes. Toutes les maisons troglodytes ont été transformées en hôtel, et malgré la beauté des lieux, il n’y a plus rien d’authentique ici. Je passe mon chemin…

L’Anatolie centrale que je parcours depuis plusieurs jours ne me laisse pas non plus un souvenir impérissable. Les images du ciel de champs que j’ai vu avant mon départ ne représentent pas ce que je vois au volant de ma monture a un mètre cinquante de hauteur. C’est sec, très sec et vraiment monotone. Les rares rencontres que je fais se passent dans les restaurants ou assis à un bars.

Mehmet m’arrête sur le bord de la route :

« tchai, tchai » me dit-il, ca fait longtemps que je sais que c’est pour m’inviter à boire du thé, c’est tous les jours la même chose. Au « bufë », à la foi fast-food, supermarché, et bar, il m’offre le thé. Aussitôt que nous sommes assis sur la petite table en bois sous des grandes bâches qui nous protège du soleil que des amis viennent. Je réponds aux traditionnelles questions. Par miracle un professeur d’anglais de l’école du village passait par là, il essaye de traduire, mais a peur de parler anglais ou n’a pas vraiment envie de parler.

Comme il fait chaud, je reste un peu. On m’a mis au défi. Une partie de dame. Je dois combattre pour l’honneur de la France !  La partie débute. Première surprise, ce sont des dames turques, il y a moins de pions et ils sont disposés d’une manière différente. Je passe à l’offensive et le mets sur le reculoir, mais il sort une règle de son imaginaire et me met en échec. Je proteste, clame mes droits, mais rien y fait, j’ai perdu. Je peste contre les dames Turques. Tout le monde rigole. On reprend un peu de thé et de Coca-Cola. Je dois partir, mais on me retient encore un peu. Les élèves des professeurs arrivent mais leur niveau d’anglais pour des jeunes de seize ans est très faible, pire qu’en France, la conversation est impossible…

J’arrive vers dix heure du matin à Kayseri après quatre-vingts kilomètres de route, et je m’arrête dans un petit hôtel aux abords du centre ville. J’aperçois immédiatement l’immense muraille rectangulaire qui servait de fortification sous les Hitties. La muraille est admirablement conservée, elle abrite aujourd’hui un bazar ouvert ou se vend textiles, chaussures et téléphones portables. Ici aussi il y a un « Capali circi », un marché couvert, l’équivalent du grand bazar d’Istanbul, mais ici, il n’y a pas de rabateur et comme personne ne m’assaille, je peux déambuler tranquillement dans les rues du marché. J’y prend bien plu de plaisir. Le textile se taille la majeure partie des étalages. On trouve des voiles pour les femmes, des vêtements aux milles couleurs pour les enfants et l’attirail complets à la pointe de la mode pour les jeunes.

Depuis mon départ d’Ankara, je dois dire que les tenus ont fortement changé, cette grande liberté de la capitale s’est un peu tassée et les tenues sont beaucoup plus sobres. Il fait chaud dans la rue et les nus pieds sont de rigueur, il y en a pour tous les goûts, toutes les bourses et toutes les utilités. Les vélos sont tous identiques. Ils ont la particularité d’avoir deux tube en acier sur la partie supérieure. Comme dans la plupart des Bazars de Turquie, il y a une rue dédiée aux bijouteries. Ça négocie durement à l’intérieur de chaque boutique. De l’extérieur, les lumières pointées sur les bijoux me rappellent les lumières pointées sur les Baklavas à Istanbul. Une autre sorte de bijoux…Sucrés…

Le Tavuk Dürüm est une spécialité de cette région d’Anatolie, C’est un doner au poulet agrémenté d’aunions, de tomates, de mayonnaise ou ketchup, le tout enroulé dans un long pain pita pour la modique somme de 1 YTL soit cinquante centimes d’euros. Kayseri est un paradis pour les sens, la ville regorge de pâtisseries, de boulangeries et de petits restaurants. J’admire les vitrines où les chefs rivalisent de créativité. Les fours chauffent. Je m’arrête pour regarder. Un Baslama d’un mètre de long sur dix centimètre de large retire mon attention, les hommes les vendent dans des paniers en osier.

Dans cette région, les Simits et les Tane, les petits pains de bases, semblent différents de ce que j’ai déjà vu. À Ankara, ils sont petits. Ici, ils se rapprochent de ceux d’Istanbul, plus dodu, moins cuit, et il y en a de toutes les formes, des carrés, des rectangulaires, des fins, des épais. Un vrai régal pour les yeux et le palais. D’ailleurs la faim m’emmène dans un des nombreux « Börek Salonu », un salon de B¨rek où je mange mon plat préféré avec un yaourt.

Vers cinq heure, le muezzin appelle les fidèles à la prière. Les croyants se mettent à marcher vers l’église sur centre. Les chaussures s’entassent à l’entrée. Un homme est en retard, il est au même endroit depuis cinq minutes, prêt à rentrer, prêt à prier… Un téléphone à la main en train d’écrire un sms. Le business semble prioritaire…

Karamanmaras marque la frontière entre l’Anatolie et le Kurdistan. La route de montagne depuis Göksun n’a pas été la plus facile mais certainement une des plus belle. Je franchis les montagnes et les cotes une par une. Dans les montés, les camions me dépassent, dans les descentes, je leur rends la pareille. Les cotes de trois kilomètres s’enchaînent trop rapidement à mon goût. Je souffre atrocement et pousse à plusieurs reprises mon vélo qui semble peser des tonnes. Bekir et Ferdil me propose le thé, du fromage et des olives en haut d’une enieme côte. La route oscille dans les montagnes qui s’étendent à perte de vue. Le terrain est sec mais impressionnant d’envergure. Une vraie carte postale avec des cours d’eau dans la vallée.

Maras, comme l’appelle ses habitants, est principalement connu pour sa glace. Elle est battue pendant des heures, ce qui la rend presque aussi dure que du plâtre. Des photos montrent même un camion étant tiré grâce à cette drôle de corde en glace. On me la sert d’ailleurs avec un couteau et une fourchette et même avec tout cet attirail, je mets un moment à en découper un morceau. Pour une glace dont on m’avait tant parlé, le résultat est assez décevant. La glace est nature et mon palais plus habitué aux goûts chimiques. On me dit qu’il faut un moment pour s’y habituer mais une fois passé cette étape, c’est la meilleure glace du monde…

Plus je descends vers le sud, le Kurdistan et le moyen orient, plus le rapport a l’alcool est ambigu. Il ne viendrait a l’esprit de personne de se montrer avec une bouteille de bière à la main. Mais qui ne remarquerai pas qu’un sac plastique noir avec une forme ressemblant curieusement à une bouteille ne contient pas des Efes Pilsen, la bière turque ? D’ailleurs, je suis interloqué par ces vitres teintées, entièrement opaque dans la rue, en guise de magasin. C’est la première fois que j’en vois. Que contiennent-elle ? Des salles de jeux peut-être ? Non, des bars où s’entassent tous ceux qui veulent boire sans êtres vus de peur d’être considéré comme de mauvais musulmans. Car l’alcool, c’est taboo. Tout cela commence à me poser de questions. Comment Efes Pilsen, producteur d’alcool, arrive à survivre dans un pays musulman, où personne, selon les dires de la majorité, ne boit d’alcool. Pourtant, je me fais doubler par des dizaines et des dizaines de camions de la marque, et ce n’est sûrement pas pour les touristes, qui ne sont pas légions dans cette partie du pays. La religion oui, mais le plaisir aussi… Pourquoi s’en cacher ?

Lundi 2 juin :

Me voilà au Kurdistan. J’ai décidé de ne pas rejoindre Gaziantep ni Sanliufra afin d’éviter la route nationale et les fous du volant Turques. Ils ont une fâcheuse tendance dans cette partie de me foncer dessus puis de s’éloigner au dernier moment en signe de salutation. Je prévois de rejoindre Dyarbakir en passant par Adyaman et Siverek. Cette région du sud est aride, déshydratée par le soleil de plomb qui me tape sur la tête. Je m’arrête de temps à autre pour boire reprendre des forces et boire un thé. J’aime beaucoup ces paysages un peu désertiques, sans beaucoup végétation. Je pourrais presque apprécier cette journée si je ne commençais pas à être malade. Mon ventre me tiraille affreusement et pédaler sous trente-cinq degré n’arrange rien. A Golbasi, une petite ville sans âme sur le bord de la route, je dois prendre un jour de repos. Je me soigne au Coca-Cola. La route pour Khata est horrible pour moi, et je n’ai même pas la force de regarder les paysages, j’ai toujours mal au ventre et j’ai développé un gros torticolis. À chaque trou, à chaque bosse, je souffre le martyre. Le coup de grâce arrive quand les Kangal m’attaquent. J’arrive à Katha au bout du rouleau, en m’arrêtant tous les cinq kilomètres pour reprendre, à chaque fois, quelques maigres forces et je dois encore marchander vingt minutes pour avoir un prix descend à l’hôtel. J’y reste trois nuit pour me rétablir entièrement.

Ce mal passager est sans doute plus profond, je n’aime pas trop cette partie de la Turquie. C’est montagneux, avec un paysage à couper le souffle mais j’ai très peu de contact. Quand on m’arrête, c’est toujours pour la même chose. Venant de France, je sais ce que signifie le chauvinisme, mais ici, j’ai une nouvelle lecon.

- « Turkey guzell ? » me demande-t-on toujours, la Turquie, c’est bien ?

- « Chock guzell » je répond avec un grand sourire. Que dire d’autre quand la reponse est déjà induite dans la question ?

Sur la route, quand ce n’est pas les kangals qui me prennent en chasse, ce sont les enfants. Ils semblent abandonnés sur la route, marchant en groupe. Dans les cotes, ils essayent de voler les affaires qui sont à l’arrière de mon vélo, et souvent me retiennent en tirant mon pneu de rechange attaché en travers. Dans un village, alors que je voulais demander ma direction, j’aperçois au loin en enfant qui, en me voyant, se baisse et ramasse deux grosses pierres. Je m’avance tout de même, lui dis bonjour en turque, puis lui demande ma direction. Après quelques instants, il lâche ses pavés et daigne m’indiquer la direction…

À certains endroits, des enfants s’amusent à me lancer des pierres dessus. Ils sont au bord de la route ou parfois caché. Aucune ne m’atteint mais le geste est là. Le Kurdistan est pauvre et il n’est pas facile pour tous ces enfants de s’en sortir. J’ai beau le savoir, je n’arrive pas à m’y faire… Je ne prends plus de plaisir. Mon objectif, dorénavant, est de sortir de la Turquie au plus vite.

Les  paysages sont de plus en plus magnifiques et c’est malheureux que je n’arrive pas à en profiter. J’ai traversé le barrage d’Atatürk en bateau avant Siverek. La descente qui y mène permet d’admirer les gorges du bassin et ses eaux bleutés. Plusieurs  hommes marchent dans les montagnes tenant leurs chevaux par une corde. Des travailleurs s’entassent dans des camions bennes pour aller récolter du blé. De l’autre coté des dizaines de Kurdes attend depuis plus de deux heures pour passer vers l‘autre rive sous plus de trente-cinq degrés, avalant les thés. La route pour Dyarbakir me fait penser à un paysage lunaire avec des champs de terre et de pierres à perte de vue. Des chemins en terre mene a des villages en contrebas de la route principale. Des hommes et des femmes s’y rendent avec leurs chevaux et leurs ânes. Des hommes acroupis parlent au milieu de champs vides parlent dans leur téléphone portable.

Quelques kilomètres avant les villes, de grosses canalisations d’eau permettrent de cultiver quelques champs. Les champs se remplissent et les légumes poussent.

Les villes Kurdes sont délabrées, les abords sont encore pires. On ressent toute la pauvreté de ces régions. Les ordures traînent partout. Des familles habitent dans des cabanes en tôle. Il y a peu de travail, et le conflit avec le gouvernement turc aggrave la situation. L’espoir d’une amélioration à court terme est peu probable. La population semble résignée et survit comme elle peut. Dans les centre villes, l’armée Turque veille sur la sécurité, derrières des renforts en béton, les soldats, armés de fusils-mitrailleurs, montent la garde.

Si les enfants sont souvent rudes, les adultes sont à l’opposé. Il n’hésite pas à proposer du thé à toute heure. J’entends « tchai, tchai » sur le bord de la route, mais cela ne va jamais plus loin, je n’arrive pas à rentrer dans leur intimité. Je suis déçu. Je roule dans un mélange de méfiance, de peur, d’admiration de la beauté du paysage et dans l’espoir d’avoir plus de conversation avec les Kurdes.

Dyarbakir est une grande ville pauvre, mais elle est emblématique du peuple Kurde. A plusieurs reprise, j’ai annoncé à des kurdes que je faisais route pour Dyarbakir, et les visages se sont illuminés instantanément. C’est un repère pour ce peuple.

La vieille ville est construite comme une ancienne ville romaine avec deux rue principale qui se croisent en son centre. Dans « Gazi cad » s’entassent les marchands de fruits, de textile, les biouteries, les boucheries, les cafés et les magasins de téléphone portables. On trouve de tout.

Les enfants font la manche ou vendent des melons en poussant des charrettes. Il y a des ordures un peu partout et les trottoirs sont sales. La muraille est encore admirablement conservée à certains endroits, il est possible d’y monter par des petits escaliers. Je fais le quart de la ville sur les remparts en admirant la vie qui passe. Les charrettes sont légion au Kurdistan, dans les marchés, dans les rues, on s’en sert pour emmener les provisions.  Les rues ressemblent à une jungle urbaine. Le chaos règne, partout il y a des embouteillages, les camions, les charrettes, les motos, les voitures et les Dolmus, les minibus turcs, essayent de se frayer un chemin. La rue ne cesse jamais de vivre. C’est la saison des mûres, tous les marchands en font des pyramides. Je reste fidèle aux Börek, qui me redonnent des forces et un peu de joie. Dès que j’en vois un « Borek salonu », j’ai le sourire qui revient. C’est ma récompense.  Les melons, les légumes, le fromage, les olives… la Turquie est aussi un plaisir pour les sens.

Au milieu de cette agitation, la mosquée « Ulu Camii » surgit en bienfaitrice. La cour intérieure, visible de l’extérieur a été construite en en pierre foncée et en son centre, une fontaine permet aux croyants de se laver les pieds et de se désaltérer. Quand j’y passe dans l’après-midi, il y a une rangée  d’homme impeccablement aligné se purifiant les pied, d’autres sont déjà en train de prier.

J’imaginais Dyarbakir plus kurde que je ne la vois, plus fermée sur les traditions. Je vois autant de femmes avec le voile que sans et je croise nombre de filles en jupe ou en pantalon court. Je suis agréablement surpris par cette ouverture. La grande université qui s’est installé il y a peu semble être pour beaucoup dans cette stabilisation de la région et pour une plus grande ouverture des mœurs.

Ma découverte du Kurdistan se prolonge et c’est un monde à part que je découvre. L’atmosphère des villes est particulière. Cela n’a rien à voir non plus avec la Turquie de l’Ouest ou même du plateau anatolien. Les Kurdes sont vraiment différents, parfois extrêmement gentils et généreux, parfois un peu rude. Ce sont des personnages, des vrais gueules. Un kurde porte le pantalon traditionnel ample, le saroual et une chemise claire. L’ensemble procure une aération fort appréciable par ces températures. Certains ont un turban sur la tête, d’autre le bonnet kurde, mais la moustache est souvent de rigueur.

La plupart des hommes passent leurs journées accroupies sur des minuscules tabourets en bois jouant aux cartes ou buvant du thé et à discuter avec ses amis. Les enfants traînent dans les rues et essayent de passer le temps comme ils peuvent en collectant des ordures, de la ferraille, ou vendant de la nourriture sur le bord de la route. Sur la route menant à Tatvan, combien de « touriste, Touriste » et de « Monaie , monnaie », j’entendrais. Quelques jets de pierres aussi.

Les femmes sont souvent au champ, des camions bennes les conduisent aux champs par dizaine. Elles travaillent la terre avec de simples outils, faux, râteau. Elles travaillent en groupe resserré. Les machines n’ont vraisemblablement pas encore fait leur apparition  Il fait horriblement chaud, elles portent donc un foulard pour les protéger un peu. Je me pose de questions sur les rôles de chacun. Les femmes aux champs ou aux travaux manuels et les hommes devant le thé ! J’espère que je me trompe…

La relation entre Turques et Kurde est complexe et je n’en aurai qu’un petit aperçu. Il me faudrait rester bien plus de temps, des longs mois. À Siverek, ce petit monde semble cohabiter en bons amis. Par contre à Silvan, cela semble différent. Irfan que je croise sur la route est Turques et Topographe. Il est chargé de tracer une nouvelle route vers Tatvan.

- « Où vas-tu ? » me demande-il ?

- « Silvan, aujourd’hui »

- « Non, pas silvan »

- « Quoi »

- « Silvan, c’est Kurde, il ne faut pas y aller »

Il faut dire qu’au Kurdistan, c’est souvent les Turques qui officient dans les professions d’états. L’armée est Turque et les Kurdes qui répondent à l’appel du gouvernement sont souvent mal vus. La situation est fragile.

Tatvan est une ville insipide Cette bourgade de quatre vingt quinze mille habitant n’est connu que parce qu’elle se trouve à l’extrémité ouest du lac de van, « van gölu », le plus grand lac de la région. Large de quatre-vingts kilomètres et long de cent vingt kilomètres, il est situé à mille cinq cent mètres d’altitude.  Il a été formé par l’éruption du Volcan Nemrut Dagi qui obstrua son débouché vers la plaine de Mus à l’Ouest. Il est alimenté par les petits cours d’eau qui descendent des montagnes et maintient son niveau par évaporation.

Si la ville n’a aucun intérêt, la rive gauche du lac me redonne le sourire après quelques jours difficiles. Je pars de Tatvan avec le volcan Nemrut sur ma gauche. En forme de cône, il culmine à plus de 2935 mètres d’altitude. D’un coup, la route tourne sur la droite et je me laisse face à l’intégralité du lac et de ces eaux bleue turquoise. Je fais une pause pour admirer les lieux.

La route est splendide et malgré quelques barrages de police, je retrouve le goût de pédaler. Est-ce les bienfaits de la mer, sa douceur qui apaise l’esprit qui me redonne l’envie ?

16 juin 2008 : Patnos, Agri et Dogubayazit auront été mes derniers ports d’accueil Kurdes et mon tremplin vers un Iran tant désiré.

Sur la route de la frontière, je me remémore les temps fort de cette traversé. Un mois et demi qui n’auront pas été faciles. C’est le pays où je suis resté le plus de temps mais que je connais sans doute tres peu. Le premier contact est facile mais rentrer dans l’intimité des familles est une autre chose. Sur la route, je n’ai jamais été invité à dormir, je n’ai jamais pu réellement découvrir le mode de vie dans les campagnes. J’ai aimé le dynamisme d’Ankara, sa fraîcheur et son ouverture d’esprit, j’ai été émerveillé par les splendeurs d’Istanbul et par le paysage. Mais un Turc ne comprend pas que l’on peut se déplacer seul. À chaque fois, on a vérifié qu’il n’y avait personne qui m’accompagnait, un autre vélo ou une voiture. Cela a probablement rendu les habitants méfiants et le contact moins facile.

Voyager, c’est aussi passer dans des régions moins touristiques. C’était mon but en allant au Kurdistan. J’ai découvert un peuple différent, très porté sur ses traditions et sa culture. Mais je n’ai sûrement pas su profiter de tout cela, la peur sans doute, créé par les journaux, les barrages de police et les Turques eux-mêmes.  Parti depuis si peu de temps de France, je n’étais sans doute pas encore arrivé à me couper de tous ces préjugés qui obturent notre vision et notre faculté à apprendre sur autrui.