Chapitre 2

Chap 1 : partirChap 2 : Vers les balkans | Chap 3 : Découvrir la Serbie | Chap 4 : Un monde beau et moderne | Chap 5 : En terre musulmane

Vers les balkans

Au matin du lundi dix-sept mars, je rentre dans Monfalcone, la dernière ville avant la Slovénie. Je vois une mamie sur le palier, et m’arrête pour lui demander mon chemin.

- Tu vois la route, après tu as une église. Tu tournes tout de suite à gauche, tu vas tout droit, ensuite tu auras un pont. Tu passes en dessous et tu tournes à gauche de l’autre côté et c’est tout droit.

Elle a les yeux qui pétillent. Elle est pleine de vie. Elle me demande pourquoi je fais tout ça, comme une mère à son fils, qui se préoccuperait de sa santé alors que je ne la connais même pas. Puis soudain, elle m’embrasse sur la joue et me souhaite bonne chance. Je quitte l’Italie le cœur léger.

Après le pont, la route monte, puis tourne à droite. Le miracle frontalier opère. J’ai devant moi un no man’s land, un endroit vide, fait de ronce et d’herbes sèches sur plusieurs kilomètres.  Le paysage est désertique. Je croise le petit village désert de Lamiano, tourne encore à droite et file vers la frontière. On dirait que la nature s’est adaptée. Elle s’est transformée en champs épineux ne laissant que la route principale. Je ne croise que deux ou trois voitures sur mon chemin. C’est un territoire aride et désertique où personne ne vit, qui sépare ces deux pays. Pourtant les oiseaux et les cigales chantent.

Dans ma tête, l’aventure commence réellement à cet instant. J’ai traversé l’Europe occidentale et les prochains pays où je poserais mes roues sont totalement inconnus pour moi, mis à part quelques lectures dans des livres ou des journaux. Je m’attendais à un petit contrôle de police en passant le poste-frontière mais c’est une cabane fermée que je découvre. Les panneaux indiquant un contrôle n’ont pas encore été retirés depuis que la Slovénie à fait son entrée dans L’union Européenne. Je suis le plus heureux sur terre.

J’aime ces paysages où la nature l’emporte sur les industries. Et je suis gâté. Je traverse encore une dizaine de kilomètre ce no man’s land et tombe sur mon premier village. Des fermes en pierres, des tracteurs et des vaches forment le paysage. Je croise des garages de cylindrés européenne et des habitants roulant en voiture neuve. Je m’étais imaginé un pays pauvre, ça m’apprendra à avoir trop de préjugé. C’est le début du long apprentissage que demande ce type de voyage.

Au petit village de Stanjel, je suis déjà perdu. Il n’y a pas de signalisation sur la route locale 616. Et mon Slovène n’est pas encore au point. C’est le moins que l’on puisse dire. Dans le petit café, où je demande mon chemin, personne me comprend, je n’arrive même pas à connaître la direction approximative. Je retente ma chance plus loin en ne prononçant que le nom de la ville. Même résultat. Un peu plus loin, on me conseille de revenir sur mes pas et de prendre la première à droite. Je dévale en roue libre dans la grande descente. Mais la cote se profile à l’horizon. Je monte dans une forêt de pin. Un peu plus haut, les vignes ont pris la place. Et la plaine fait de nouveau son apparition. Il faut que je trouve un endroit pour dormir, il se fait tard et je commence à être fatigué après plus de cent kilomètres sous le soleil.

Je suis encore jeune voyageur, je ne sais pas bien comment réagir après un passage de frontière. Je suis méfiant, ne sachant pas vraiment à qui j’ai à faire ni ne connaissant les mœurs des habitants. Un peu stupide aussi. Je décide donc de demander avant de planter ma tente. Après quelques refus, j’aperçois en entrant dans Vrabce, un solide gaillard une brouette à la main, près d’un champ.

-Bonjour, vous parlez anglais ?

-Un peu

-Ah super ! Je voulais savoir si c’était possible de camper dans votre champ ?

-Et pourquoi pas ? me répond Joze en me posant une question a son tour.

Je mets cinq secondes à réaliser ce qu’il vient de se passer. Pourquoi ça ne serait pas possible ?

- euh… ah… super. Merci beaucoup

- D’où viens-tu ?

- De France

- De France ? vraiment ? Ne bouge pas, il y a mon frère qui a vécu en France qui est là, je l’appelle…

Je comprends qu’on a tous rendez vous dans la maison un peu plus tard. Je pars installer ma tente et Joze son travail Joze. Une heure plus tard, je me retrouve dans l’énorme pièce au rez-de-chaussée de la maison avec Joze, et son frère Novak. Joze est un ancien conducteur de camion. Il a sillonné toute l’Europe de la Grèce à la France. Novak habitait 15 ans la région parisienne. Il a décidé de rentrer pour avoir un rythme de vie plus tranquille et s’occuper de sa famille. Je me trouve est en fait une salle des fêtes.  Une pièce en pierre avec des tables massives et des chaises en bois comme ce que l’on peut voir dans les films du moyen age. Deux fois par an, mon hôte organise un festival d’une semaine où les habitants de la région boivent, mangent et font la fête. La prochaine est dans quelques semaines. Pour le vin, aucun problème, les collines sont remplis de vignes, personne n’en manquera. Il y a un gros fut de chêne. Il en remplit une bouteille de rouge et de blanc. Je suis à jeun.

Joze est un grand connaisseur des routes d’Europe, je lui montre ma carte. Il s’empresse de me donner des indices, sur les routes à prendre où à éviter, les endroits à visiter.

-Ici, c’est la bonne saison (…) Ne va pas là ce mois-ci, il va y avoir trop de circulation et ce n’est pas très joli…

J’écoute, je note, je souligne, j’entoure. C’est une mine d’information précieuse. Après tout, ce sont les chauffeurs routiers qui connaissent les mieux les routes, et malgré leurs apparences souvent un peu bourru ce sont des personnes au grand cœur en soif de découverte. Il ne faut simplement pas trop les perturber quand ils conduisent.

La bouteille de vin se vide et se rempli automatiquement par un heureux hasard. Voilà que je commence à voir des étoiles dans le ciel. Je n’ai pas encore mangé. Nous continuons de discuter joyeusement de plus en lus fort. Je reçois une véritable leçon d’histoire et de géopolitique. Les Slovènes, me dit-il, sont bien plus proches de l’empire austro-hongrois germanique que des Balkans bien que récemment, ils était inclus dans l’ex république de Yougoslavie. Ce sont d’ailleurs eux les premiers qui ont pris leur indépendance de la Serbie lors de la guerre en 1991. Vers dix heures du soir, Andreja, la femme de Joze apparaît. On remet un coup de vin rouge. J’ai la tête dans les etoiles…

Mardi 18 mars. Le ciel est noir, je mets mon pantalon de pluie et mon blouson en prévision. Je dis au revoir à Andreja, Joze étant déjà parti au travail dès cinq heure du matin. La route se faufile entre les grands champs laissés au repos et quelques vignes. Les indications ont disparu. Je me perds, puis retrouve mon chemin grâce à mon gps. J’avais vu juste. Il commence de neiger, puis c’est au tour de la grêle.  J’arrive tant bien que mal dans le village de Senozece, quand la grêle redouble de violence. Je dois m’abriter sous un abris de bus. Ce ne sont pas des petits grêlons qui tombes mais des gros morceaux qui abîme tout. Même les voitures se mettent à l’abri. Je patiente vingt bonne minutes. Mais que faire ? Attendre ici au milieu de rien ou continuer sous la tempête ? Postonja est à quinze kilomètre seulement. Je prends mon courage à deux mains, protège le vélo, enfile, mes gants, bonnets, blouson, et recommence à rouler. La grêle laisse place à la neige. Plusieurs centimètres s’accumulent en quelques minutes sur la route. Je suis frigorifié, mes mains tremblent. J houe au funambule sur la route pour ne pas glisser. Et voilà qu’un col arrive. Un panneau de signalisation indique des chutes de neige fréquente et en abondance. Me voilà bien. Je ne vois rien, et il y a des camions qui déboulent en trombe derrière moi. La neige redouble d’intensité. Je m’arrête au milieu de la montée sous le porche d’une maison inhabitée. Je passe le petit sommet et descends sur Postonja. Sur la route, deux autres cyclistes me rejoignent. La neige, lourde rendre dans nos petits gants trop légers.  On se relais pour arriver le plus rapidement possible au centre-ville. Ouf, on y est, il était temps. Ils décident de prendre un train pour une autre ville, quant à moi, je me réfugie dans un campus étudiant pour le reste de la journée. C’est la sortie d’école, les enfants en combinaison de skis font des batailles de neige. La ville est blanche, c’est la fête, tout le monde est heureux des flocons de neige. Mais moi, je suis transi de froid et je pense surtout à la suite du voyage, sous la neige. Ce n’était pas prévu comme ça.

J’arrive à Ljubljana, la capitale, le lendemain. La neige à recouvert les paysages d’un manteau blanc majestueux. Il y a une cinquantaine de kilomètres seulement. Rapidement, je me retrouve dans  la grisaille et le flux de circulation qui rentre en ville. Ljubljana est une petite capitale paisible de 270 000 habitants. C’est le centre économique et culturel du pays. Elle est traversée en son centre par la rivière Ljubljanica. Elle est entourée de rue piétonnes qui accueillent les habitants aux terrasses de café de jours comme de nuit. La fontaine de la place de Mestini marque son centre. Un triple pont traverse la rivière d’un côté alors que de l’autre les magasins se font concurrence. La Slovénie et un pays riche. Je suis surpris que les prix soit approximativement les mêmes qu’en France. La ville est dominée par le château de Lubljana au sommet d’une colline. C’est aujourd’hui un lieu touristique et culturel abritant spectacles et festivals. Alenka m’accueille, elle travaille au ministère de la défense. J’ai posé mon vélo sur le parking du ministère. Lorsque je viens le reprendre, je passe devant des soldats, ils me souhaitent bonne chance et me disent qu’a ma place, il n’irait pas où je me dirige, la Bosnie et la Serbie.

Il y a une énorme tempête de neige lorsque je pars. J’ai attendu un peu espérant que ça se calme mais rien y fait et je préfère partir vers des jours meilleurs plutôt que d’attendre une improbable éclaircie.

Les routes enneigées ne sont pas faciles à pédaler, et sur ma route numéro 645, les indications apparaissent au compte-goutte. Je suis constamment en train de chercher mon chemin. Je dois pousser mon vélo dans un petit col car je glisse. Il débouche sur une route en terre.  Me serais-je trompé ? Au bas de la descente, je demande mon chemin à une dame d’une soixantaine d’année, perchée sur son balcon. Jelka ne parle pas anglais, ni français et moi encore moins slovène. Mais une conversation surréaliste s’enclenche. Elle me montre l’album photo de sa fille partie un an à l’étranger en Australie et en Nouvelle-Zélande. Je lui rappelle des bons souvenirs. Elle me demande de patienter, puis apparaît avec une corbeille de fruit, des œufs et un gros sandwich de jambon de tranche. Il s’en suit une petite bataille de vingt minutes durant laquelle Jelka essaye de me donner quarante euros. Elle me dit de passer la nuit au chaud. Je refuse.

- Prends !

- Non, je ne veux pas

- Allez, prends donc !

- Non, c’est beaucoup trop.

- Tu passeras une bonne nuit au chaud comme ça.

Elle essaye de me mettre les billets dans mes poches, mais n’y arrive pas. Elle réessaye avec mes sacoches. Je sens que je la rendrais triste si je n’acceptais pas. Ce soir, j’avais prévu de dormir sous la tente. J’irai à l’hôtel.

Les routes ont des caractéristiques communes. Des petites chapelles rythment mon passage. Les Slovènes sont très croyants. Le buste de la vierge trône à l’intérieur, on y a ajouté des bouquets de fleur.   La vallée qui mène de Litija à Zagorica avant Trebjne est splendide. Les hameaux sont pris dans la neige, Les champs et les arbres se couvrent eux aussi d’un blanc manteau. J’aperçois le facteur sur son vélo jaune. Le Valée s’étend à perte de vue, au milieu de laquelle passe ma route. Elle zigzague entre des collines et des villages, de gauche à droites ou de bas en haut. J’évolue dans un univers féerique que rien ne semble pouvoir troubler. Je ne sens même pas l’effort que je dois faire, si le froid qui commence à apparaître. J’ai oublié la neige et le mauvais temps. Il fait un beau soleil cet après-midi.

Je continue mon chemin au gré des rencontres pour demander mon chemin. Car tout est blanc et se retrouver relève de l’instinct. Parti depuis juste trois semaines, je ne l’ai pas encore. Dans la cour d’une maison, en attendant que celui qui connaît le chemin arrive, on m’offre un verre de vin et des gâteaux. Les familles se concertent pour déterminer le meilleur chemin à prendre. Certains pensent au plus court, d’autres au moins difficile ou encore au plus joli. Cela donne des conversations assez drôles à écouter, surtout quand on ne comprend pas vraiment la langue.

Je découvre petit a petit le rythme des villages. On commence à travailler très tôt pour terminer vers les cinq heure de l’après-midi, ce qui laisse le temps de s’activer dans son jardin ou dans sa ferme. Le contact avec les habitants est facile, pour la première fois, je ne me sens pas mal à l’aise, ni considéré comme un ennemi. En Italie ou en France, on me demandait « pourquoi tu fais ca ? » Ici, c’est plutôt « Bon courage, est-ce que tu veux quelques choses pour la route ? » Une mentalité complètement différente.

A Novo Mesto, la ville de l’usine  de fabrication des voitures Twingo de la marque Renault, j’utilise le reste de l’argent que m’a donné Jelka pour me trouver un hôtel. Joze, le patron de l’hôtel m’accorde une ristourne de cinquante pour cent. Ça rentre dans mon budget, j’accepte. Son fils à fait un tour du monde en voiture, il aime bien ceux qui partent à l’aventure. Le lendemain, il me retient car il neige. Il y aurait, selon la météo, vingt centimètres de neige dans le col du Borgensperk. Je lui réponds que ne peux plus payer  la chambre. « Ok, pas de problème », me dit-il, en me laissant gratuitement la chambre pour la nuit. Il ne veut pas que je pédale aujourd’hui sur cette neige, « même les voitures ne passent pas ». Je saisis l’occasion pour me reposer une journée.

Le soir, il m’invite à partager le repas mais surtout sa production de vin. Les Slovènes sont des gros producteurs de vin à consommation personnelle. Il me fait goûter différents types de vin rouge de l’année dernière. Je termine encore une fois à moitié ivre.

Aujourd’hui, je rentre en Croatie. Je vais regretter ces grandes vallées blanches aux maisons en bois et ce calme religieux. Mais les Balkans occupent mon esprit. J’ai prévu un court passage en Croatie, le temps de rejoindre en Bosnie. Je passe mon premier vrai contrôle de papier, la Croatie n’étant pas dans l’union européenne. Les policiers me souhaitent bonne chance et surtout de faire attention. Connaissant la situation politique et économique du pays, stable depuis quelques années, je n’y prête pas beaucoup attention, j’interprète plutôt cela comme une phrase qu’il se devait de dire a un fou à vélo.

La neige ne s’est pas arrêtée à la frontière et dans le nouveau no man’s land que je traverse, il n’y a qu’une grande montagne avec des arbres enneigé et un précipice autour. Je cherche tant bien que mal trois mètres carré pour poser ma tente, mais je lâche vie prise et décide de me retrancher sur la prochaine petite ville d’Ogulin. Lorsque j’y arrive quelques heures plus tard, je découvre une bourgade calme, engluée dans la neige. D’un coup, les enfants sortent de l’école et la vie réparait. L’hôtel où je dormirais ce soir est occupé  depuis deux mois par des ouvriers croates. Ils construisent une section d’un gigantesque Gazoduc reliant la Croatie à la Turquie. Mais ils n’ont pas pu avancer à cause de la neige qui n’arrête pas de tomber, m’explique Mario, un des responsable du chantier. « On ne s’attentait pas à ça, surtout fin Mars » me dit-il. Moi non plus. Il m’offre pour le repas du soir un steak de Zagreb, connu chez nous en tant que cordon-bleu.

La région est fréquentée par les touristes, et en particulier les chasseurs allemand qui viennent se distraire un peu, en tuant toutes sortes de sangliers ou autres loups. Il y a un sommet à quelques kilomètres d’ici, le mont de Klek. J’aimerais bien y faire un tour. Pendant toute la route qui mène à ses pieds, je l’aperçois sur ma droite. Tout enneigé, il a une large base qui se rétrécit progressivement pour laisser en son sommet un petit refuge. La montée ne paraît pas difficile, peu abrupte. Malheureusement, une fois arrivé au point de départ, je m’aperçois qu’il y a beaucoup trop de neige pour tenter l’ascension  et que le risque d’avalanche est trop élevé. De plus, je n’ai aucun endroit pour laisser mon vélo. Je repars…

Les petites routes sont bouchées par la neige, on ne s’embête pas a déneigé, s’il n’y a pas d’urgence absolue. Je fais de veine tentative, mais je dois souvent faire marche arrière pour retourner sur la route principale. La région est plus pauvre que je m’étais imaginé. Il est vrai que je ne suis pas sur la cote Adriatique où les touristes affluent.

Après trente kilomètres de montées, et autant de plat, j’entame une longue descente dans la vallée. Je me trouve dix kilomètre à vol d’oiseau de la cote. D’un coup, j’aperçois une immense étendue blanche juste avant Jezerane et au milieu coule une rivière. C’est trop beau pour être vrai, je dormirai ici, même si je n’ai pas fait les kilomètres prévus. Il y a une petite maison encaissée sur le flanc  de la route. Alors que j’ai à peine frappé a la porte, la dame qui sort me voir m’invite à l’intérieur et me propose un jus de fruit.  C’est une petite cabane toute simple composée de deux pièces. Le salon avec une télé, un canapé et une table. Sur la gauche de l’entrée se trouve une petite cuisine donnant sur le salon. Et au fond, la chambre à coucher. On a mis une nappe à carreau sur la table, le canapé est en mauvais état, et les quatre chaises tiennent encore par miracle. Zdenka s’occupe de la maison et de sa fille. Je me fais confirmer que je peux dormir sur le lac. Je nage dans le bonheur car le soleil pour la première fois est réapparu. Les derniers jours sous la neige n’ont pas été faciles et ce petit coin de paradis suffit amplement à me redonner le moral. Cinq minutes après avoir fini de monter ma tente, Zdenka et sa petite fille viennent m’apporter une assiette remplie de saucisson et de fromage. Elles s’enquièrent de ma situation. Il faut dire que le thermomètre n’est pas bien haut encore, il fait moins dix degré la nuit. Dans leurs bottes et leurs peignoirs, elles ont vite froid et remontent se réchauffer. Je me prépare un véritable festin avec le reste de pain que j’avais dans mes sacoches, puis rapporte l’assiette. Elle saisit l’occasion pour me faire asseoir dans la maison, me propose du thé froid et du café chaud. J’ai amené mon guide de conversation Croate, c’est une des premières fois que je l’utilise et commence une conversation simpliste. « Nous vivons ici toute l’année » me dit-elle.  Son mari revient de la chasse. Il porte une chemise à carreau sale et un fusil. Il n’est pas encore au courant que je campe au milieu du champ. Je les salue pour aller me coucher. Mais vingt minutes après, je le vois débarquer et je retourne dans la maison. Heureusement que j’ai mon guide linguistique, c’est la Croatie profonde et personne ne parle anglais. Nous ne sommes pas loin de la côte Adriatique, mais la différence est profonde. C’est la campagne.

L’ambiance se détend rapidement en même temps que le bois chauffe dans la cheminée. On regarde la météo pour la nuit sur le télétexte de la télévision. Il fait trop froid pour Darko  entre moin huit et moins dix degrés, je ne dois pas coucher dehors. De plus, il y a toute une kyrielle d’animaux dangereux comme des ours, des sangliers, des renards et autres mammifères bien intentionnés, prêts à me prendre comme petit-déjeuner après un hiver en hibernation. Darko connaît bien son affaire, il est parti les chasser aujourd’hui. Et même s’il est rentré bredouille aujourd’hui, il a peur pour moi. Je découvre grâce au calendrier attacher dans le salon, la diversité des animaux qui peuvent me manger. C’est une famille nombreuse.

Il y a une petite pièce en bas auprès de la chaufferie, je dormirais dedans, il y a même un matelas. Il fait déjà nuit et je dois emporter mes affaires à l’abri. Darko prend ma tente et mon duvet encore déplié, et moi mes sacoches et mon vélo. Nous nous retrouvons au chaud. J’explique mon voyage, mon parcours, ma destination. Jamais on ne m’a encore demandé le pourquoi du voyage en Slovénie ou en Croatie. J’y vois une mentalité plus ouverte que celle de notre vieille Europe où nous paraissons étrange, malade, dès que nous sortons du cadre.

Zdenka et Darko, loin de me juger, commence a m’enseigner quelques rudiments de croate. Je répète les chiffres jusqu’à dix « jedan, dva, tri, četiri, pet, šest, sedam, osam, dievet, dieset ». « Allez répète encore » me disent-ils, et me voilà reparti ! J’apprends aussi à prononcer certaines phrases. « Je suis français et je viens de France à vélo. » Ils traduisent et je note sur une feuille. La conversation continue jusqu’à vingt-trois heures lorsque je m’écroule de sommeil. Je pars m’allonger près de la chaudière. Le lendemain, les leçons reprennent pour le petit-déjeuner, je récite mes leçons apprises la veille. Du salami aux chiffres croates, voilà le menu. Je suis mauvais élève, mais je fais des progrès. C’est la première vraie nuit du voyage où je suis accueilli ainsi par une famille, mais en la quittant, je n’ai pas vraiment le moral. Je n’ai pas vu beaucoup de soleil ces dix derniers jours, il fait froid, grêle, neige ou pleut. À dix kilomètres de Segn, une ville côtière, j’ai le choix : soit je grimpe la montagne et passe un jour à la mer, soit je prends directement vers le parc national Plitvitzka jezera que m’avait conseillé Jozé, en Slovénie. Je choisis le parc sur les touristes et prends à gauche direction est.

Les routes ou je me trouvent montre une Croatie pauvre, nous sommes prêts de la frontière Bosniaque où la guerre a débuté. Les routes portent encore les séquelles des bombes des années 1990. Des gros trous rappellent les obus qui ont atteint la région et fait nombre de victimes. A develloper ——–

Je suis une fois de plus pris au piège croate. Sur ma carte, une route indique quinze kilomètres à destination au lieu des quarante sur la route principale. Je m’engouffre dans la brèche, mais, à huit petits kilomètres du but, je suis stoppé net par trente centimètre de neige après un petit village. La fin de la route  Un habitant me confirme que ce n’est pas déneigé pour l’instant et que je dois faire le grand tour. Dépité, je pédale plus fort que jamais et deux heures et demie après, j’arrive enfin, dans la neige et dans le froid. On se croirait dans un endroit surréaliste. Je prends conscience que c’est une zone touristique. Il y a plusieurs parkings, des stands de produits régionaux fermé pour l’instant et surtout un guichet d’entrée. Trois allemandes, Christine, Clarissa et Marianne, qui arrivent sur les lieux au même instant insistent pour payer ma place. La vue donne sur une peinture vivante, cascades, fontaines, petits bassins, grands bassins, pierres et plantes d’eau se côtoient. L’eau est d’un bleu à vous éblouir et le sol autour des lacs est encore gelé. Le domaine est encaissé et il faut descendre des escaliers pour y accéder. La visite commence par le bas, où une chute d’eau pose le décor.  Le domaine est composé de sept lacs en étage, les uns au-dessus des autres. Des pontons installés sur l’eau permettent de les traverser. Des cascades coulent sous nos pieds. Au fur et à mesure que l’on avance, on découvre des lacs plus ou moins grands, plus ou moins intéressants. Le sixième lac est encore fermé, il comporte trop de risques de glissade, c’est le plus intéressant pourtant.  Un long ponton circulaire fait le tour du lac et permet de le croiser. Des cascades jaillissent de partout, la végétation est abondante dans l’eau qui ne gèle pas même en hiver. Il y a des nénuphars, des fougères, des algues, et du poisson aussi. Je reste une journée de plus dans cet endroit assez magique pour reprendre des forces et profiter du soleil qui à fait son apparition. Le soir, je dors à l’intérieur  d’une des petites cabanes de vendeurs.  Il fait un peu froid, mais mon sac de couchage prend le relais et me permet de passer au chaud ma dernière nuit en Croatie.

La route qui mène à la frontière surplombe le paysage. J’aperçois la Bosnie à perte de vue. Quelques montagnes m’attendent mais rien d’insurmontable. Une grande descente me permet d’arriver à la frontière rapidement. Mais je ne vois plus à cinquante mètre à cause du brouillard.

Alors que j’approche de la douane, un double sentiment m’envahi. Que va-t-il m’arriver à l’intérieur de ce pays ? Est-ce encore dangereux comme tout le monde le pense ? Y-a t-il des mines partout dans les champs ? Et comment se comportent les locaux face aux étrangers dans mon genre ? Comment mes sacoches jaunes vont-elles être perçu ? comme de la provocation ? Bref, autant de questions qui me traverse l’esprit brièvement avant que ma raison reprenne le contrôle. Je me parle à moi-même :

- « Ça fait dix ans qu’il n’y a plus de guerre en Bosnie, pourquoi tu veux que ça soit différent d’un autre pays ? »

J’ai franchi la douane en cinq minutes, juste le temps de scanner mon passeport et de mettre un tampon. On me souhaite la bienvenue. Je passe quelques villages en tout point identiques à ceux de Croatie, des petites maisons en bois ou en brique.

Pour mon arriver en Bosnie, j’ai envie de ressentir l’ambiance. Je fais halte à Bihac, une ville moyenne de 40 000 habitants, chargée d’histoire. Pendant la guerre de Yougoslavie à partir de 1992, elle est le cœur de la zone de résistance face à la Serbie. Aujourd’hui c’est un endroit calme où il fait bon vivre. Il y a du rafting ou de la plongé sous-marines à proximité pour les touristes. La rivière « Una » la traverse en son centre. Certains jeunes boivent leur café aux terrasses, d’autres se promènent le long de la rivière. Ma première impression de la Bosnie est excellente. Les comportements sont calmes et tout le monde sourit. Un panneau d’interdiction des charrettes et de remorque tractées par les chevaux me fait rentrer dans le grand bain. J’achète dans une boulangerie un plat traditionnel que l’on retrouve partout ici, le Burek. C’est une sorte de tarte en pâte feuilletée fourrée la viande hachée«  classique », au fromage « sirnica », avec un mélange de fromage et d’épinard « zeljanica » ou aux pommes de terre « krompiruša ». Je fais mes courses au supermarché et achète mon premier salami, le premier d’une très longue série.

Le lendemain, j’attaque véritablement la traversé du pays, je ne sais pas encore ou j’irai et je me laisserai guider par les événements. Pour la première fois depuis longtemps, je roule sous le soleil. Ça fait un bien fou. La route qui mène a Bosanska Krupa longe la rivière de l’Una. Sur les grandes prairies de la rive gauche de la rivière se trouvent auberges et cabanes en bois prêtes à ouvrir pour l’été. Je remarque déjà une caractéristique typiquement bosniaque : rouler à cinq kilomètre heure sur des ralentisseurs, des bosses, des trous, ou des lignes de chemin de fer. La voiture nationale étant une Golf II ou III d’occasion achetée aux alentours des six ou sept cent euros, les amortisseurs sont bien sur d’époque et l’on y fait attention si on ne veut pas dépenser son argent pour rien. Sur la droite de la route, j’aperçois des panneaux de danger : « interdit pour cause de mines ». Elles ne sont pas loin, mais à moins d’être assez bête pour y marcher, elles ne représentent pas grand danger. De plus l’union européenne effectue un gigantesque travail de déminage des champs. Je me dois d’être prudent mais pas excessif.

La route est calme, j’entends tout du long le bruit de la rivière et le chant des oiseaux. L’ivresse de la découverte me fait sans doute pédaler sans effort. J’arrive à Bossanska Krupa, une autre ville traversée en son centre par la rivière « Una ». Il est midi et tout est en effervescence. Les enfants rentrent de l’école à pied ou en bus leur cartable sur le dos. Les adultes prennent le café, discutent ou déjeunent assis au bord de la route. D’autres achètent et vendent toutes sortes de produits dans le marché du coin. J’ai encore toute l’après-midi devant moi. Je n’ai fait presque aucun effort, pourquoi je ne poursuivrais pas jusqu’à « Sanski Most » cinquante-cinq kilomètres plus loin ? La soif de la découverte me prend. Et me voilà parti dans les petites montagnes de la région. Je parcours de vastes étendues de prairies vierges. En haut d’une petite montée, les camionneurs viennent se rafraîchir auprès d’une bière glacée. Je passe plusieurs hameaux détruits par la guerre, ils ont été laissés ainsi, en ruine, pas même rasés. On préfère rebâtir ailleurs. Non, loin des villes par exemples. D’ailleurs, la physionomie commence de changer vingt-cinq kilomètres avant Sanski Most. Des maisons neuves fleurissent dans les villages au bord de la route. Des panneaux de l’union européenne indiquent qu’elle finance les reconstructions. Le contraste est frappant entre ces villages et vingt kilomètres plus tôt. Je me croirais dans un petit lotissement riche. Les maisons sont grandes et bien entretenues, les jardins aussi. On pourrait se croire en suisse ou dans certains chalets des alpes.

Je n’ai pas encore rencontré beaucoup de Bosniaque jusqu’à présent et l’envie est plus forte que tout. Des dizaines de jeunes sont assis aux nombreuses terrasses de café. J’en passe plusieurs avant de m’arrêter en voyant deux jeunes assis à l’extérieur.  Je leur demande s’ils parlent anglais. Hajre me répond tout de suite en essayant de baragouinner trois mots. Puis aldin prend le relais et parle en allemand. Une chance, j’ai appris l’Allemand à l’école et j’ai encore quelques souvenirs. Je lui demande où je pourrai planter ma tente. Ils me font asseoir et raconter qui je suis. Ils m’avaient pris pour le postier avec mes sacoches jaunes. Voilà déjà une réponse à la question que je me posais au sujet de mes sacoches jaunes… Jaunes, noires, grises, rouge… quelle importance ? Ce n’est pas les couleurs qui va changer quoique ce soit ! C’est plutôt le premier contact. Et puis postier, comme capital sympathie, c’est assez flatteur Hajre me propose son champs pour la nuit mais Aldin m’invite chez lui, ça sera mieux, en plus il parle allemand et sa sœur anglais. Je suis la Golf à toute vitesse, mais les dépasse presque sur les trous et les bosses. Nous arrivons chez lui. Il y a un jardin et une petite terrasse. Sa sœur, Aldina, nous rejoins, leur père aussi. Il revient de la pêche et s’empresse d’allumer le barbecue pour faire griller le butin. On sort les bières et la bonne humeur. Cela fait dix minutes que je les connais et j’ai l’impression de faire partie des amis. Je suis assis à la table avec Aldina, adlin, Hikmet, le père et Hajre et je ne subis pas d’interrogatoire. Quelle délicieuse soirée ! Pour une des premières fois, je ne me sens pas étranger, c’est un sentiment incroyable. Je suis normal.

C’est une des premières fois qu’un étranger passe dans la ville. Et le peuple bosniaque à peu de possibilité de voyager. Obtenir un visa relève du parcours du combattant. Il faut aller à sarajevo, la capitale, pour faire sa demande, mais sans réel travail sur place ou lettre de recommandation de l’étranger, il est presque impossible d’obtenir le précieux sésame. Et comme il y a très peu de vrai travail ici, voyager est presque impossible. Ils sont envieux du voyageur que je suis mais dans le bon sens du terme, avec les yeux qui pétillent et non pas avec une jalousie sournoise. Hikmet grille à présent le poisson avec un zest de citron et nous le sert. Je savoure le moment à sa juste valeur.

Il commence à faire frais et nous rentrons. Ils allument la télé. Je découvre l’influence allemande sur le pays. Il y a la télé en allemand mais pas en anglais. Et les habitants, quand ils parlent une langue étrangère, ce serait plutôt la langue de goethe. D’ailleurs c’est elle qui est encore privilégiée à l’école même si  l’Anglais, naturellement, pousse au portillon. Aldina est en dernière année au lycée. Elle va rentrer l’année prochaine à l’université de Bihac pour devenir professeur d’allemand. Elle parle couramment, cela devrait être une formalité. Aldin, lui, a arrêté les études.

Le lendemain, c’est décidé à l’unanimité générale, je reste. Je ferais ma première interview pour la télévision, le journal et la radio locale, et nous irons en vadrouille voire la cascade de la ville. En plus de me permettre d’avoir un papier a montrer aux habitants qui je suis et avec ce que je fais, donner une interview cela rend toute la famille heureux de pouvoir passer dans le journal qu’ils lisent tous les jours. Pendant ce temps, adlin se propose de faire de crêpes, palinka, une des spécialité en Bosnie. Je propose chocolat-banane, car j’ai un équivalent du Nutella dans mes bagages. C’était prévu ! Il ajoutera le fond de la bouteille de chantilly. Nous nous en mettons les trois plein la panse puis nous capitulons. Au lieu de dormir dans ma tente, Aldin, tout naturellement, et a ma grande surprise, me donne sa chambre et part dormir avec sa sœur. Quelle hospitalité ! C’est la première fois que l’on m’invite à dormir à l’intérieur.

Le lendemain, j’apprends à manger des œufs aux plats, une de mes hantises. Mais il y a aussi le traditionnel salami partout présent dans les balkans, du pain, du thé mais pas de café. Le café, m’explique Hikmet, se boit dans un vrai café, et non pas à la maison.  C’est un moment de socialisation et il ne se boit donc pas chez soi, caché.  Il coûte pourtant cinquante centimes d’euros, ce qui est une petite somme pour le pays. Nous partons donc le prendre dans la plus grande discothèque de la ville. Aldin veut me faire comprendre que la Bosnie n’est pas seulement les images de guerre qu’on a encore à l’esprit mais bien une joie de vivre, des soirées entre amis, des après-midi au bord de la rivière, un peu d’alcool, la rakija et des chants. Un monde normal en soit. Sanski most, qui signifie littéralement « le pont sur la sana » comporte environ qinze mille habitant dont ma nouvelles famille connaît la plupart. Elle est surnommée « la ville aux neuf rivières » car elle est aussi traversé par les rivières Sanica , Dabar, Bliha, Majdanska Rijeka, Japra, Kozica, Zdena et Sasinka . Il m’emmène voir les différentes rivières pour bien comprendre. On met 5 euros à la pompe à essence puis nous partons faire un tour, nous roulons au pas, klaxonnons toutes les connaissances. Un de ses amis roule en Tracteur, c’est son truc. À la pause d’Aldina, on passe lui faire un coucou à la fenêtre de la voiture. Au lieu de se cacher comme souvent en France, elle nous fait des grands signes, ses copines aussi. Nous penons le temps. Vers dix heures, nous passons prendre les journalistes à leur bureau puis revenons à la maison faire l’interview. Télé, radio, journaux, tout y passe. Le journaliste parle un anglais correct. Il filme le velo, aldin, hikmet et moi. Nous sommes une attraction. On verra le résultat ce soir au journal de six heures trente.

C’est le moment de partir en excursions. Il règne un doux parfum de vacances. On emporte des sandwichs et des bières. Deux amies nous ont rejoint. Tout le monde s’entasse dans la Golf et nous partons. À l’arrière, les trois filles chantent des hits américains. Nous arrivons à la cascade dans un air de colonie de vacance. La joie de vivre est palpable. La cascade est haute, quarante mètres environ. Elle nous trempe à plusieurs dizaines de mètres, mais il fait un grand soleil et nous sommes sec rapidement. On repart visiter la grotte adjacente et nous engluons notre déjeuner. La bière tourne entre nous pendant notre retour, la musique aussi. « Profite de l’instant présent » pourrait être un credo bosniaque.

Il est bientôt 6h30 quand nous arrivons à la maison. Un grand moment pour la maison. Nous passons à la télé. Ils sont plus impatients que moi. Il faut dire que je n’ai jamais aimé me voir en photo ni en vidéo.

C’est un grand moment, tout le monde semble être content. On me dit que c’était bien. J’avais peur de les décevoir. Pour fêter ça, nous partons au café prendre un bain de foule. Mais pas grand monde à regardé la télévision. On aura notre heure de gloire demain dans le journal local et a la radio. Ça me fait plaisir de leur rendre un peu du bonheur qu’il m’apporte. C’est une fierté pour eux de passer dans le journal de la ville. Et si je peux leur offrir ça, et bien la moindre des choses.

Nous passons la soirée devant la « champion’s league » malgré la petite bataille du choix entre film ou football.. Shalke 04 – Barcelone n’est pas au programme à la déception du public dans la salle alors nous regardons AS Rome- Manchester. Après un nouveau match de football à s’endormir, nous mettons la fin d’ennemi d’état avec Will Smith.

Le réveil est dur. Après le petit-déjeuner, j’accompagne Hikmet au café. Je voulais partir tôt, mais j’apprends à profiter des bons instant de la vie. On l’interpelle au sujet de l’interview d’hier. Il la joue modeste, mais je ressens la fierté dans son visage. Nous comparons le coût de la vie par rapport à la France. Le café coute cinquante centime d’euros, l’essence à un euro alors que le salaire moyen est de deux cent cinquante à trois cent euros. Les temps sont durs dans le pays. Nous retournons à la maison par le marché de Sanski Most. Tout s’entasse, fruit, légumes, vêtements, pièce automobile, objets personnels, soit sur des petits stands en bois, soit par terre.

Je pars aujourd’hui, meme s’ils m’ont bien répété que je pouvais rester aussi longtemps que je voulais, mais il me faut reprendre la route et avancer. De plus, comme ils ne veulent pas que je paye le moindre centime, je suis considérablement gêné. Je leur réponds que ma maison est leur maison.

Sur ma carte, Jajce est à quatre vingt-cinq kilomètres, j’aimerais y arriver aujourd’hui. Il est près de midi lorsque je fait mes adieux presque en larme et des cotes m’attendent me prévient-on. Sur la route, les klaxones retentissent, l’interview a fait son effet. Ça ne fait que monter sur plus de vingt kilomètres dans des grandes prairies arides.  A Kluc, apres une grande descente, je m’arrête acheter un Burek. Les boulangeries moulent de grosses tartes puis les coupent en part individuelle de deux Mark soit un euro.  Je m’installe au bord de la Sana pour me reposer un peu et profiter du calme du lieu. En repartant, je recommence aussi de monter, mais le pourcentage est plus raisonnable et j’arrive à maintenir un train à dix kilomètre heure. Je sais grâce à ma carte que le lac de Jajce devrait sans doute me permettre de dormir au calme. Mais en arrivant sur place au tombé de la nuit, il n’y a aucun espace pour poser ma tente. Tout est trop sale et le camping est fermé pour l’instant. J’y plante quand même ma tente après une discussion avec l’hôtel de la ville. Il m’autorise à y rester et prévient la sécurité qui viendra faire un tour pour vérifier que tout va bien. Je monte la tente sous le déluge, une grosse pluie a fait son apparition et me trempe jusqu’aux os. Le lendemain matin, je me réveille en sursaut. Le bruit de la pluie contre la toile qui m’a empêché de dormir s’est arrêté. J’ouvre le zip et tombe nez a nez avec cinq centimètres de neige au sol. Ma tente que j’avais monté la veille rapidement commence à s’affaisser sous le poids de la neige. Des gros flocons lourd tombent en masse. Nous sommes le deux avril et il ne devrait pas neiger. Je n’ai eu que très peu de beau temps depuis le début et j’ai le moral dans les chaussettes.. Je décide de prendre un jour de repos à Jajce et attendre que le beau temps réapparaisse. Et dire qu’hier, j’étais avec des gens que j’aime.

J’enfourche ma monture pour trouver une petite chambre dans laquelle dormir. Après avoir attendu en vain trop longtemps quelqu’un qui n’est jamais arrivé, je pars en ville trouver l’office du tourisme Ekopliva. Ils me trouvent une chambre bon marché sans chauffage qui fera bien l’affaire.

Jajce est une ancienne ville fortifiée. Il reste les fortifications, les portes de la ville ainsi que le château fort qui trône au sommet de la colline. Elle était au XIV siècle la capitale des rois de Bosnie. Elle passe aux mains des Turques lorsque le dernier roi fut exécuté en 1463 et est restituée aux Bosniaques après la première guerre mondiale. Le maréchal Josep Tito y organise la résistance communiste pendant la seconde guerre mondiale. Pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine, la ville passa tour à tour aux mains Serbes et bosniaques forçant les populations serbes à prendre refuge respectivement en république serbe de Bosnie et  les Bosniaques accompagnés des Croates à Travnik non loin de là.

Je reste donc dans ce lieu chargé d’histoire, qui, par-dessus tout, me plait énormément. Je dois rentrer à chaque fois par les portes de la ville pour me rendre au café Internet. Le château fort est assez délabré, même si on essaye de reconstruire. Le statut de patrimoine mondial de l’Unesco qui devrait arrivé bientôt devrait pouvoir faire évoluer la situation et permettre de rebâtir les fondations en ruine. Je reste finalement deux jours ici à attendre, a rearder les gens au café.

Après une semaine dans le pays, j’ai ce gout amer que la guerre de 1992 est arriver au plus mauvais moment pour eux, à l’heure de l’information de masse, de l’accès massif à la télévision et des courses a l’audience des chaînes de télévisions pour ramasser le jackpot publicitaire. Car la bosnie est un pays superbe, avec des gens simple, curieux, chaleureux et ouvert. Ou peut-etre est-ce du justement a cette guerre qui les a marqué ? Ivana Vranesevic correspondante au journal Glas a Belgrade en Serbie me dira que les bosniaque ont toujours eu un petit peu de gentillesse en plus que les autres habitants des Balkans. D’où est-ce que cela vient ? Je ne saurais y repondre.

Après deux jours à hiberner ici, j’en ai marre, j’ai assez traîné, et même si il pleut, je repars. En regardant les prévisions météo européennes, j’étais au plus mauvais endroit d’Europe à ce quatre avril. Je rejoins aujourd’hui Travnik, la ville ou paraît-il on fabrique les meilleurs Cevapi du pays. Le Cevapi est une autre spécialité du pays. Il s’agit de petites saucisses de viande hachée cuites et d’ognons recouvert d’un petit pain huilé nommé « somun » en forme de pain pita. C’est un plat assez copieux en graisse mais délicieux que je consomme allègrement. La route pour y arriver est quelconque et je sens que j’approche de régions plus peuplées, au centre du pays. Je passe des centres commerciaux et des magasins en tout genre. La ville est touristique et je vois des cars de touristes des balkans. Le fort au sommet de la ville est en ruine, mais contrairement à mon imaginaire, ce n’est pas la guerre qui a porté l’estocade mais le temps dans la région où la neige, la pluie et le froid font des dégâts.  Travnik est aussi une ville a sensibilité musulmane. Comme dans beaucoup de villes, mosquées et église se côtoient à quelque pas l’une de l’autre et je suis toujours étonné par les différences qu’il y a entre ces deux lieu. L’église est un endroit mort en dehors des cérémonies officielles alors que la mosquée est un lieu de vie permanant où adultes et enfants parlent, jouent, rient et vivent. Des enfants sont même en train de prendre leur goûter sur le pas de la porte. Pourquoi ne le font-il pas chez eux ? Pourquoi l’église est un endroit dénué d’âme que notre société fuit de plus en plus, que l’on visite le plus souvent uniquement pour regarder la voûte ou les vitraux et pour faire sa bonne action annuelle ? Je ne peux m’empêcher d’extrapoler et de me dire qu’il est évident que l’église perde des croyants au profit d’une mosquée en pleine ébullition où règne la vie. Dans toute la Bosnie, ce sont les mosquées qui sont les bâtiments les mieux conservés alors que nombre de maisons sont à l’abandon. Ce soir j’entend pour la première fois l’appel à la prière. J’aperçois quelques hommes se diriger au même endroit. Ils vont prier, c’est sûr. Nous sommes samedi soir et pourtant il règne un calme plat dans la ville déserte. J’aurais aimé un peu plus d’animation et pouvoir participer. On ne fait pas toujours ce qu’on veut.

C’est étrange, depuis Sanski Most, j’ai l’impression de ne pas rencontrer autant de monde que je devrai. Je suis en manque de contact. Est-ce parce que je suis dans des régions plus touristiques ? Les gens ont-ils peur de faire le premier pas face à un étranger ? Je ne sais pas, mais je décide de remonter vers des régions encore moins touristiques.

À midi, je suis arrêté alors que je cherche mon chemin sur la carte par le serveur d’un restaurant à proximité. Il me dit que Samir le patron veut me parler. Il m’invite à boire le café, la boisson de base du pays avec la bière et le rakija, une sorte de vodka. Rapidement, six a sept personne se retrouve autour de la table. J’explique que je suis parti de France depuis un mois et que je vais vers l’est. Ils me reparlent du problème des visas pour voyager. Ce n’est pas la première fois que j’entends ca. Ils ne peuvent même pas aller en Croatie. Ils sont bloqués par cette fichue administration qui ne leur délivrera le papier miracle que s’ils ont un véritable travail. Et ce n’est pas légion. Samir est accompagné de Fadil et Toza. Ils me servent des beignets de pomme de terre que l’on trempe dans du yogourt ou du fromage de chèvre, le tout accompagné de jambon fumé. Comme l’assiette se vide rapidement, mes hôtes en font ramener une énorme assiette par sa femme, la cuisinière du restaurant. Lorsque je demande combien je dois, on me refuse tout net de payer. Je les prends en photo dans leur plus belle pose.

Cela  fait quelques jours que je circule sur des petites routes dans la vallée en direction de Tuzla, puis de zvornik ville frontière avec la Serbie. Parfois, les chemins de terre sont si mauvais que je suis obligé de me rabattre sur la grande route. De longs défilés de camions de déminage des forces armées internationale de l’armée passent devant moi. Ils déminent des champs infestés de mines anti-personnels. Sur le bord de la route, j’observe de plus en plus d’ordure. Plus je vais a l’est et plus j‘en vois. Les ordures s’y entasse comme dans une décharge publique. Sur les bords des rivières et dans les champs, c’est un concours à celui qui aura la parcelle la plus sale. Quel gâchis dans ce pays magnifique !

Alors que je suis encore dans la cote qui dois me mener a Banovici, la ville minière de la région, a l’ouest de Tuzla, j’aperçois au loin deux cyclistes, un sur un Vtt et un autre sur un vélo de course. Edin vient à ma hauteur.

-qu’est ce que tu fais ici ?

- J’arrive de France a velo, je vais en serbie.

- Et tu sais ou tu va dormir ce soir ?

- non

- Tu dormiras chez moi alors

- Avec plaisir

Edin fait du vélo par passion. Lorsqu’on arrive a Banovici, il m’emmène directement dans un bar pour qu’on se désaltère, puis appelle son frère, damir, qui parle un bon Anglais. Cinq minutes après s’être installé dans un second café moins bruyant, je ne sais par quel hazard, un correspondant du journal national « Dnevni Avaz » équivalent du monde en France arrive pour me poser des questions. Nous prenons une photo de groupe qui passera dans le journal. Banovici est une petite ville ou tout le monde se connaît. Nous partons au café ou Cupo, le surnom d’Edin, me présente à tous ces amis, Sanela, Mirza ou Lejla. On fini dans la plus pure tradition Bosniaque, en buvant de la bière. On me répète à plusieurs reprise « tu es en Bosnie, tu dois boire ». Alors je m’exécute. De toute façon, je reste  ici demain.

Vers dix heures, dès que nous sommes levés, nous partons au café. Ces amis y travaillent, et par chance, ils parlent un très bon anglais.  Alors je suis heureux, je peux enfin avoir une vraie discussion et comprendre ce qu’on veux me dire. Toute la ville sait déjà qui je suis. Il n’y a pas tant de nouveauté ici et je suis le premier étranger qu’ils aient vu a Banovici. Allez au café représente une tradition, un acte quasiment universel en Bosnie. Il permet de se relaxer, de parler avec ses amis, de regarder ce qui se passe dans la rue et de passer le temps. Ici, comme a Sanski Most, j’ai déjà l’impression de faire partie de la famille. On discute, on rit, on prend le temps.

Cupo travaille dans les mines de la ville. C’est la dernière usine de charbon du pays. Elle produit 5000 tonnes par mois et alimente toute la région et une partie de la serbie. La ville dégage d’ailleurs une forte odeur de charbon ainsi qu’un air difficile à respirer.  Mais c’est le principal employeur ici alors tout le monde s’y est fait, mais j’ai du mal à m’habituer, et mes poumons se plaignent. Cupo m’emmène faire un tour de la mine. Nous partons voir la salle des commandes, puis celles des machines et montons dans le train de charbon. Son métier est de pousser les petits chariots sur des sortes de télésièges. Ils effectueront ensuite trois kilomètres suspendus dans le ciel pour arriver dans l’autre partie de l’usine. La mère de cupo travaille aussi pour l’usine mais a l’administration. « C’est très archaïque » me dit-elle en rigolant, il n’y a pas d’ordinateur et tout se fait à la main.

Nous reprenons ensuite notre rituel et retournons au café voir Sanela et Lejla qui peu a peu tombe amoureuse de moi. Le soir, Rifet, le pere de Mirza, blessé a la jambe pendant la guerre nous apporte une pita sa sirom, le burek au fromage préparé par sa femme, ramza. Elle est construite en cercle succesif et ne se mange non pas comme une tarte mais par tranche de cercle. Il est souvent accompagné d’un yogourt. Le mardi soir est un jour animé ici, et les jeunes se retrouvent dans les bars. Nous commençons au café avec sanela, damir, cupa, mirza, par de la rakija, une sorte de vodka des balkans  à quarante degré squi se boit sec avec un verre d’eau à coté pour faire passer le gout. Nous partons faire un tour à un des bars pour regarder danser les filles sur des rythmes endiablés puis retournons au café pour finir tous ensemble en riant et chantant autour d’une guitare et de la bouteille de Rakija.

Le lendemain, on me force à rester, j’accepte avec plaisir en sachant que je ne devrait pas car ils me paient tout et je ne me sens pas a l’aise avec ça. Nous reprenons notre petit rituel en allant au café. Nous regardons les filles passer, à discuter et à boire des cafés durant le reste de la journée sans jamais s’ennuyer. C’est comme si j’étais avec des amis de longues dates. La mosquée est en construction mais c’est déjà le plus beau bâtiment de la ville et on s’y affaire en nombre. Pourquoi tant de débauche d’argent et d’énergie pour toutes ces mosquées, en comparaison aux autres bâtiments en ruine ? Qui finance ? Pourquoi ? Autant de questions sans réponse.

À cinq heure de l’après-midi, j’accompagne Damir, a Tuzla, la grande ville de la région a quarante kilomètres de là. Il prend des cours de tango. La professeur vole littéralement sur la piste comme une princesse. Mais le cours se termine rapidement.

Je décide de partir définitivement le lendemain, il ne faut pas trop abuser des gens, et même si je n’ai pas cette impression, rester trois nuits ici est déjà beaucoup. Ils font tout pour moi, se plient en quatre et ça me gêne. Ils m’offrent même un cadre avec une photo à l’intérieur. Qu’ai-je fais pour avoir mériter tout ça ?

Quitter la ville signifie aussi quitter le pays. La frontière est a soixante kilomètre d’ici et je n’ai aucune envie de vivre une mauvaise expérience qui me ternira l’image de ce pays. Les séparations me font toujours mal au cœur, celle-ci en particulier. Cupo m’a accompagné treize kilomètres et c’est le moment des adieux. Je ne sais pas comment lui dire au revoir, alors je pars en faisant un signe de la main. Mais le cœur y est et nous le voyons dans nos regards. Je pédale à toute vitesse. La route qui m’emmène à zvornik puis en Serbie est une des plus triste que j’ai pu voir depuis le début. La pauvreté saute aux yeux. Les ordures recouvrent littéralement les champs et les bords de routes. Les odeurs sont infectes et j’avance presque sans respirer. Les tracteurs et les charrettes tractées par des chevaux font leurs réapparitions. J’aurai vécu en Bosnie des expériences inoubliables, d’avoir eut le sentiment d’appartenir en quelques instants à des familles, j’aurai découvert une culture ouverte ou se mêle catholiques et musulmans et où l’ouverture d’esprit et la gentillesse vous touche au plus profond de vous mais un pays encore miné par la méfiance occidentale d’après-guerre et par les images choc des télévisions. La guerre a certes laissé des traces, mais c’était il y a plus de dix ans maintenant.